Par Sophia Andreotti

“Je suis mon propre entrepreneur, pensa-t-elle, j’ai été assez longtemps femme au foyer et mère de famille, jour après jour, une nouvelle vie commence juste avant cinquante ans, une vie de conteuse d’histoires d’amour.” Dès son retour, Marie s’attellera à l’écriture de ce roman qu’elle a tant de fois repoussée. La matière pour son livre, elle veut la puiser dans son histoire familiale et personnelle. Son escapade en solitaire aux Pays-Bas et ses recherches aux archives royales de la Haye l’ont confortée dans son projet. Marie y a trouvé la confirmation de son lien de parenté avec Guillaume Ier. En exil à Berlin, le roi hollandais était tombé sous le charme d’une danseuse de ballet : ensemble, ils eurent une fille, Minna – lointaine aïeule de Marie –, que Guillaume Ier ne reconnut pas officiellement mais à laquelle il assura un revenu confortable.

 

Mais le voyage de recherche de Marie a pris un tour qu’elle ne soupçonnait pas. Au cours de ce séjour, non pas une mais trois histoires d’amour ont occupé continuellement son esprit. Tandis qu’elle marchait sur les plages de la Haye ou dégustait un “kadetje”, les souvenirs ont ressurgi, comme autant de pièces d’un puzzle éparpillées aux quatre vents.

 

Il y a l’histoire d’amour de ses parents nouée durant la Première Guerre mondiale où son père, capitaine de sous-marinier et fidèle partisan de l’empereur, tient le devant de la scène. Il y a sa propre histoire, de la jeunesse joyeuse sur la côte du Mecklembourg à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale et la migration forcée vers l’Ouest. Il y a son histoire d’amour avec Reinhardt et ce qu’il en reste : le ménage à tenir, le budget serré et les rêves d’écriture sacrifiés sur l’autel du mariage…

 

Pour Marie qui va avoir 50 ans, le temps est venu : son roman sera l’heureux dénouement de ces trois histoires d’amour. Grâce à l’écriture, elle pourra enfin se libérer – de cette figure paternelle dont elle peine tant à s’émanciper et de ses blessures, héritées de l’histoire familiale et nationale, entre privations, humiliations et sentiment de culpabilité.

 

Comment naissent les projets littéraires ? Pourquoi devient-on écrivain ? Pour tenter de répondre à ces questions, Friedrich Christian Delius nous fait pénétrer l’esprit de Marie et suivre son cheminement personnel au cours d’un voyage sous forme de parcours initiatique. Simple mère de famille en apparence, Marie se révèle une femme indépendante et vive d’esprit qui a vécu de nombreuses épreuves et les a relevés avec courage. Avec sensibilité et poésie, Friedrich Christian Delius livre un émouvant portrait de femme.

Fayard, 240 pages, 19 euros

Par Redaktion ParisBerlin le 29 août 2018