Par Jelena Prtoric

 

Il a tenté de passer plusieurs fois : à pied, sous le couvert de la nuit, ou caché dans un train. À chaque fois, il s’est fait attraper par la police des frontières, à chaque fois il a été reconduit en Italie. Aujourd’hui Abdoul, 26 ans, s’est résigné à rester en Italie, son but étant originairement de se rendre en France, un pays dont il parle la langue.

 

« J’ai fini par demander l’asile », explique-t-il. Après un périple qui l’a emmené de son Burkina Faso natal à travers la Libye, il a rejoint l’Italie pour remonter jusqu’à Vintimille, située tout près de la frontière française. Il est là depuis huit mois, hébergé dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, à attendre que la justice italienne se prononce sur son sort. Entre-temps, il fait des petits boulots et aide la Caritas locale qui essaie de faciliter la vie des migrants bloqués dans la ville.

 

La France a rétabli le contrôle des frontières italiennes en 2015. Les flux migratoires, eux, ne faiblissent pas. En 2017, plus de 171 000 personnes sont arrivées en Italie. Aujourd’hui, ils sont près de 300 à tourner en rond à Vintimille. Ce sont des jeunes hommes surtout – mais aussi des femmes et des enfants. Ils dorment sous le pont à côté du fleuve la Roya qui traverse le centre ville.

 

Leurs abris de fortune, construits de tentes et de vieilles bâches, ne suffisent pas pour les protéger du froid. Si à Vintimille il y a bien un centre d’accueil géré par la Croix rouge, il est très excentré : pour s’y rendre, il y faut une quarantaine de minutes de marche, sur une route très fréquentée. Certains réfugiés ne veulent pas s’y rendre par peur « d’y être enfermés ». Ils se méfient des voitures de police, garées juste devant l’accueil du centre. Car, la plupart des réfugiés de Vintimille, à la différence d’Abdoul, n’ont aucune envie de rester ici : ils restent donc dehors pour ne pas trop s’éloigner de la gare de la ville et de la frontière, dans l’espoir de rejoindre la France ou d’autres pays de l’Europe occidentale, l’Allemagne et le Royaume-Uni pour la plupart.

 

« Il nous manque de tout »

 

Ce lundi de février, Manuela – la quarantaine, des cheveux bruns qui lui descendent jusqu’aux épaules, les yeux bleus –  a l’air fatiguée. Ce petit bout de femme passe toutes ses matinées dans le vestiaire de la Caritas à Vintimille.

 

Chaque jour, il faut distribuer des vestes, des couvertures et des écharpes aux migrants ; avoir un mot gentil pour tout le monde, rester ferme face à certains. Savoir dire non à  ceux qui voudraient prendre une nouvelle paire de chaussures, alors que celles qu’ils possèdent sont encore bonnes à porter. « On traite vraiment l’extrême urgence des besoins. Si tu as des chaussures qui ne te plaisent pas ou si elles sont juste légèrement déchirées, ce n’est pas grave », explique Manuela.

 

En terme de vêtements, ils ont besoin de tout. « Il faudrait que l’on ait trois tenues de rechange à leur donner. Quand il pleut, ils jettent leurs affaires parce qu’elles ne sèchent pas, c’est sale, c’est humide. Et, en plus, beaucoup ont la gale. Mais on n’a jamais trois changes à leur donner. Et de toutes façons, ceux qui ont la gale, ils auraient besoin d’une douche chaude tous les jours, alors qu’ils n’ont même pas d’accès à l’eau chaude. Ceux qui dorment près du fleuve vivent vraiment dans des conditions pénibles. Tu ne t’imagines pas les gens en Europe vivre dans des conditions pareilles » s’indigne Manuela.

 

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Une cinquantaine de personnes – tous bénévoles, comme Manuela – sont impliquées auprès de la Caritas aujourd’hui. En plus du vestiaire, la Caritas dispose aussi d’une cuisine où, tous les jours à 11 heures, on prépare et distribue un repas aux migrants. De même, un médecin bénévole y passe tous les mardis et jeudis et propose des consultations gratuites.

 

 

Manuela regrette le temps où les bénévoles et les associations aidant les réfugiés étaient légion à Vintimille. « L’année dernière, il y a eu un pic. Toutes les associations sont venues planter leurs drapeaux par ici, même celles dont on ne connaissait pas le nom avant. Depuis, cela s’est effiloché peu à peu… », raconte elle.

 

La vallée solidaire est fermée

 

Si tous les projecteurs ont été braqués sur Vintimille l’année dernière, c’était surtout grâce à la médiatisation autour de la vallée de la Roya, nichée dans l’est des Alpes-Maritimes. Due à une configuration géographique particulière, la Roya, située en France, est pratiquement une enclave française en Italie. Pour les habitants de la vallée qui veulent descendre à Nice, il est presque plus pratique de s’y rendre en passant par l’Italie…

 

Les réfugiés ont découvert le chemin en sens inverse : à partir de 2015 ils étaient des centaines, des milliers à emprunter des cols de montagne ou à longer les voies ferrées pour se rendre dans la vallée de la Roya.

 

« J’ai décidé de m’engager pour la première fois quand j’ai rencontré une mère avec ses trois enfants sur la route. C’était à deux heures du matin, je revenais de Nice,  j’avais un peu bu… Au moment où j’entrais dans un virage, je les ai vus marcher au bord de la route, dans le noir. J’ai tout de suite fait demi-tour pour les prendre en voiture et les emmener chez moi », se rappelle Cédric Hérou. Depuis ce premier engagement, il est devenu le visage le plus médiatisé de la « vallée humanitaire » de la Roya. Combien de réfugiés Cédric a-t-il hébergés depuis ? Il ne compte plus.

 

« Par moments, on dormait à 200 ici », nous raconte-t-il, assis sur un banc de bois dans son jardin, visage au soleil. Ses deux chiens sont étendus à ses pieds, des oies et des poules se promènent partout.  La maison de Cédric est à flan de montagne, près de la route qui sort de Breil, la plus grande ville (environ 2000 habitants) de cette vallée comptant quelques 10 000 habitants. Pour gagner sa vie, il travaille la terre, s’occupe de ses olives et de son poulailler, vend ses produits au marché.

 

« Je ne suis pas un militant, je n’aime pas du tout les militants ! », enchaîne Cédric. « Je suis venu ici, dans la Roya, pour être au soleil : j’aime bien sortir, faire de l’escalade. Mais une fois que les problèmes sont en bas de chez toi, soit tu fermes les yeux, soit tu les ouvres », explique-t-il.

 

Peu à peu, d’autres habitants de la vallée ont suivi son exemple. Ils se sont organisés en réseaux et ont monté une association, la Roya citoyenne, pour faire passer les réfugiés en France depuis l’Italie. Dans la vallée, ils les hébergeaient, les nourrissaient et les aidaient ensuite à faire les démarches liées à la demande d’asile.  Très vite, les migrants ont commencé à se passer le mot : dans la vallée de la Roya, on aide les réfugiés. Les médias ont aussi découvert cette « vallée rebelle », appelée aussi « la vallée solidaire ».

 

© SIPA

Si la médiatisation de l’affaire a contribué à une prise de conscience de la population, elle a eu des effets négatifs ensuite. La police a renforcé des contrôles autour de la vallée, érigé plusieurs barrages sur la route entre Vintimille et la Roya. Les gares du coin sont désormais surveillées, les trains qui descendent vers Nice sont systématiquement fouillés.  Si il y a toujours des migrants qui réussissent à rejoindre la vallée, « les frontières restent poreuses », assure Cédric, qui hébergeait sept personnes chez lui en février, la plupart des réfugiés empruntent désormais d’autres routes, plus au nord, vers le col de l’Échelle, à 1762 mètres d’altitude.

 

En manque d’espoir

 

Les citoyens de la Roya essaient de rester engagés ailleurs donc : tous les soirs, une petite équipe de bénévoles descend à Vintimille pour distribuer des repas aux réfugiés. À 18 heures précises, de longues queues se forment dans un parking près des berges du fleuve où des bénévoles garent leurs fourgonnettes. La distribution se fait dans le silence, sous les yeux attentifs des carabinieri, surveillant de leurs voitures garées de chaque côté du parking.

 

L’omniprésence policière dans des endroits fréquentés par des réfugiés est un sujet récurrent à Vintimille dans le milieu associatif. « Nous sommes conscients que la police nous connaît tous et surveille de près nos actions »,  nous affirme un jeune membre d’Eufemia, une association qui propose aux réfugiés des conseils sur leurs droits, mais aussi la possibilité de charger leur téléphone et d’utiliser des ordinateurs.  Il nous demande d’ailleurs de ne pas utiliser son vrai prénom, mais de l’appeler Fabrizio, soucieux de garder l’anonymat.

 

Dans le Hobbit, un bar solidaire à deux pas de la gare, Manuela se souvient de ses rencontres avec la police : elle a déjà été accompagnée au poste de police de Vintimille neuf fois. « Et seulement parce que j’ai parlé aux réfugiés ou fréquenté des endroits où ils se trouvaient » dit-elle. Même le Hobbit est un endroit très surveillé, car il s’agit d’un bar fréquenté par des migrants qui viennent charger leur téléphone ou s’abriter du froid. « C’est le seul bar de la ville où on les laisse s’asseoir et y passer du temps sans consommer », explique Manuela. La police y passe donc de temps en temps pour contrôler. Pour Manuela, il s’agit d’une « militarisation inquiétante de la société » des deux côtés de la frontière. « Au début, on se disait tous qu’il n’était pas possible qu’on contrôle les gens au faciès ! Tout doucement, on s’y habitue, parce qu’il y a pire. Au début, on se disait qu’il n’était pas possible qu’on attrape des femmes enceintes et des enfants dans les trains et que l’on les renvoie à Vintimille… Mais il y a plus grave. On finit par s’habituer à la présence policière, à la violence, aux armes », dit-elle d’un air résigné. Et de conclure : « Je pense qu’on finira par s’habituer à des choses de plus en plus absurdes, de plus en plus violentes, de plus en plus contraires au droits de l’homme ».

Par Redaktion ParisBerlin le 13 juin 2018