Hermès : Lors de la préparation de cet Essentiel, nous avons trouvé beaucoup plus d’auteurs allemands que d’auteurs français ayant écrit sur les relations franco-allemandes. Pourquoi aussi peu de Français s’in- téressent-ils à ce sujet ?

 

Olivier Breton : Effectivement, il devient difficile d’identifier aujourd’hui les véritables auteurs du franco-allemand. D’un point de vue culturel d’abord, il nous est reproché d’être assez chauvins et ethno- centrés et que l’on s’intéresse peu aux pays qui nous entourent. Dans les magazines, l’on remarque bien souvent une sorte de vacuité à propos des pays dont on parle et dont en fait, on ne connaît rien.Ensuite, je pense qu’il y a un vrai problème générationnel – les jeunes se détachent du franco- allemand au profit de la conquête des destinations européennes, plus globales. L’avenir ne se joue plus, pour eux, uniquement en France ou Allemagne mais bien plus à l’international. En revanche, le franco-allemand est aujourd’hui particulièrement ancré auprès de nos aînés, on le voit par exemple dans les comités de jumelages, très vieillissants. Des auteurs comme Alfred Grosser ont marqué le territoire mais n’ont pas su passer le témoin. En France, il n’y a pas de cursus de formation aussi abouti qu’en Allemagne sur le franco-allemand. L’Allemagne est encore dans ce besoin de réconci- liation avec les Français, et c’est toujours un devoir pour eux de travailler sur la France alors que nous n’avons aucune dette vis-à-vis de l’Allemagne, dette morale en tout cas.

Hermès : Quand vous évoquez un problème générationnel, vous voulez dire que les jeunes aujourd’hui ne se sentent pas concernés ?
O. B. : Les jeunes se sentent Européens, ils pensent que le franco-allemand est «mort». Ils parlent plutôt de « France-Allemagne en Europe ». Le « franco-allemand » se nourrit surtout du mémoriel, et développe aujourd’hui peu de choses concrètes. Ce monde spécifique, le monde de la reconquête de l’amitié franco-allemande, est aujourd’hui dépassé. Et la jeunesse, en tout cas celle avec laquelle nous travaillons au quotidien, est très européenne, ils ne travaillent plus sur leurs racines nationales mais sont eux-mêmes dans le dépassement.

 

 Hermès : Et donc, ils lisent davantage ParisBerlin ?
O. B. : Oui, ils lisent ParisBerlin, surtout car nous nous adaptons aux lecteurs en parlant beau- coup d’Europe. Nous avons un tropisme qui est clair : nous ne parlons que peu d’Histoire, en privi- légiant les sujets d’actualité, de prospectives à court et moyen termes, des projets culturels, scientifiques et économiques. Pour ne citer qu’un exemple, l’Uni- versité franco-allemande met en place de nombreux programmes de recherches croisées en sciences humaines, par exemple en littérature ou en médecine – ce sont de tels sujets que nous souhaitons mettre en avant.L’Allemagne est notre premier partenaire éco- nomique et commercial, nous partageons des valeurs et des richesses, nos liens sont naturels, mais on ne cherche pas à tout étiqueter « franco-allemand ».Hermès : Il y aurait beaucoup à dire sur le présent comme sur le futur… parce que cela évolue sans doute très vite ?O. B. : En politique, je pense que oui, cela évolue très vite. En revanche, sur l’aspect sociétal, beaucoup moins. Je suis convaincu que beaucoup de choses existent dans le franco-allemand et notre tra- vail avec ParisBerlin est de consolider ces initiatives. Certaines se développent parfois à petite échelle, par exemple les Clubs d’affaires franco-allemands1 pouvant regrouper, pour certains d’entre eux, trente ou quarante personnes.
Mises bout à bout, il y a une formidable présence d’actions franco-allemandes. Ceci est particulièrement vrai pour la recherche, mais aussi pour la mode, le design ou la communication, où de nombreux pro- jets voient le jour, réalisés notamment par les jeunes.

Hermès: Dans votre revue, vous privilégiez, en France, les journalistes d’origine allemande, et en Allemagne, les journalistes d’origine française. Il y a donc un aspect comparatif, une démarche inversée par rapport à ce à quoi nous sommes habitués. Comment s’expriment les divergences ou les points communs sur un même sujet ?

O. B. : Dès le lancement du projet, les Français qui écrivent en français sont en Allemagne et les Allemands qui sont en France écrivent en allemand. C’est de l’interculturalité appliquée. Les différences s’expriment du point de vue de la méthodologie. Au sein de notre rédaction, nous remarquons souvent que les Allemands sont plus analytiques, avec des conclusions plus recherchées, alors que les Français sont plus conceptuels, plus synthétiques et concluent plus vite. Les jeunes Allemands sont vite formés à travailler en groupe et à réfléchir par eux-mêmes, ce qui les amène à demander plus d’approfondissements, de sources, etc. Selon nos observations, en France, les étudiants ne sont que peu formés au tra- vail en groupe et à l’indépendance, mais on accentue davantage sur la synthèse et la compréhension des textes. Il est ainsi intéressant de mettre ensemble ces deux modes de réflexion au sein de nos équipes, qui sont donc très complémentaires.
Hermès : Dans les écoles de communication et de journalisme en Allemagne, les futurs journalistes apprennent à faire de l’analytique.
O. B. : Ils bénéficient de cours très ciblés sur l’Union européenne et son fonctionnement. En France, en dehors de quelques cursus, notamment le cours de journalisme franco-allemand à Sciences Po, il n’y a que peu d’offre. Alors que c’est un sujet d’une grande complexité. Les Allemands organisent des stages auxquels ils invitent les Français, et il reste toujours des places. En France, les journalistes qui connaissent l’Europe sont rares, il faut absolu- ment développer cela dans nos systèmes scolaires et universitaires.Ce sont donc deux mondes vraiment différents qui se côtoient, qui échangent beaucoup moins qu’on ne le croit. Les Allemands ont, par exemple, une très grande culture géographique et historique de la France, ce qui n’est pas toujours le cas des Français par rapport à l’Allemagne. Ces derniers considèrent surtout Berlin, alors que Berlin est très peu significatif du reste de l’Allemagne. La discussion n’est pas aisée et il est très difficile de travailler sérieusement avec les Allemands pour un Français.

 

 Hermès : Justement, il y a peut-être une dissymé- trie de conception et de représentation de son pays : les Allemands considérant que leur pays est beaucoup plus divers, alors que les Français le considèrent unique, entier.

 

O. B. : L’Allemand est réputé être ouvert, le Français plutôt fermé. Les Allemands ont un regard extérieur que nous n’avons pas du tout. Nous sommes davantage repliés sur nous-mêmes, encyclo- pédistes. Les relations commerciales et entrepreneu- riales diffèrent également entre nos pays : les grandes entreprises allemandes traitent directement avec leurs fournisseurs et n’impliquent pas les procédures assez complexes françaises, liées au CAC 40, les relations avec les PME, etc.
Hermès : ParisBerlin existe depuis 2004. Y a-t-il d’autres revues dans les deux langues ?
O. B. : Nous pouvons citer la revue Documents, créée au lendemain de la guerre, qui est une revue d’histoire dans laquelle publient essentiellement des universitaires, qui ne dispose malheureusement que de peu de budget. Cela illustre le vrai problème du franco-allemand aujourd’hui : il n’y a plus de fonds publics. Cette revue Documents est entièrement finan- cée par les Allemands. Autre exemple de cet état de fait, le CIRAC (Centre d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine), créé au début des années 1980 entre autres par Alfred Grosser, René Lasserre et Isabelle Bourgeois, et aujourd’hui basé à Cergy-Pontoise, n’a plus de ressources.
En Allemagne à l’inverse, les crédits sont main- tenus. Les universités restent très actives, les aides à la traduction sont conséquentes, ce qui est loin d’être le cas en France. En ce qui concerne ParisBerlin, nous avions annoncé faire non pas du franco-allemand, mais du France-Allemagne, et nous avons très vite déplacé l’angle sur l’Europe. Nous avons beaucoup évolué là-dessus. Auparavant, la revue était beaucoup plus politique, ce qui a fini par nous lasser. Il s’agit plutôt de mettre le franco-allemand en perspective. Nous suivons évidemment l’actualité politique, mais c’est surtout l’activité culturelle et économique qui est privilégiée : la culture pour les 15-35 ans et l’éco- nomique pour les 35-50 ans. Nous avons refusé de traduire, nous avons imposé la langue de l’autre, ce qui en fait un outil vivant de la relation, très utilisé notamment par les enseignants. Nous sommes très présents dans les écoles, les universités et travaillons chaque année avec la Semaine de la presse.
Toute l’Allemagne n’est pas franco-allemande : Berlin ou Leipzig sont loin et donc moins intéres-sés. En revanche, le frontalier reste tout à fait actif et compte bon nombre de nos abonnés.
Hermès : La francophilie n’est pas la même entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est.

O. B. : Je la crois plus littéraire et historique à l’Est que pragmatique et concrète à l’Ouest. Mais il y a aussi des variations. La Bavière, Hambourg et Düsseldorf, par exemple, sont des villes et régions industrielles spécialisées dans les marchés et brevets européens. En France, nous conservons un intérêt très «parisien» et centralisé du franco-allemand, même si des villes continuent de faire du franco-alle- mand, notamment via les jumelages ou encore les Clubs d’affaires, dispersés dans toute la France.

Hermès: Les jumelages justement, il en reste quelque chose ?
O. B. : Il existe actuellement 4 000 jumelages, dont 600 seraient actifs. Souvent, ces jumelages n’ont pas de charte d’engagement, peu de moyens, seul un panneau à l’entrée de la commune indique son existence, ou alors une invitation chaque année pour boire un verre ensemble. Auparavant, les écoles se déplaçaient, on apprenait la langue de l’autre. En Allemagne, il y aurait 19 % d’apprenants du français, en France, 11 à 12 % pour l’allemand, ce qui est extrêmement peu.

 

Hermès: Mais cela peut changer rapidement, dans certaines parties de l’Europe, les langues reprennent du territoire scolaire, l’allemand notamment.
O. B. : Le problème, c’est que l’Allemagne, depuis quatre ou cinq ans, a compris que la germano- phonie était un véritable atout commercial à mettre en avant. De ce fait, les Allemands ont développé un programme pour faire apprendre leur langue dans de nombreux pays, via le réseau des Goethe Institut ou encore des professeurs d’allemand. L’Allemagne accueille et a besoin aujourd’hui de la main-d’œuvre étrangère, et se positionne comme une sorte d’Eldorado pour les personnes diplômées et à la recherche d’un emploi.La population turque, même si l’intégration reste un sujet difficile en Allemagne, est largement germanophone. Notre population émigrée souffre de problèmes d’intégration majeurs, et n’est pas réel- lement francophone non plus. Il y aurait beaucoup à faire pour leur apprendre le français, notamment une politique active et assumer les arguments de campagne.
Hermès : Justement sur ce thème, Angela Merkel en 2015 accueille un million de migrants. Comment ceci est-il vu des deux côtés de la frontière ? Est-ce que ParisBerlin en rend compte ?
O. B. : C’est certain qu’avec un million de migrants, les Allemands ne peuvent pas comprendre notre égoïsme. «Nos» journalistes allemands ont une vision politique et se demandent si on crée un marché avec migrants, s’il existe une pensée humaniste, ou s’il s’agit de construire une nouvelle image de l’Allemagne. Tout cela est très politique. A contrario les journalistes français avec lesquels nous travaillons ont sur cette question un très grand respect pour l’intégration, l’exemple allemand, et donc une cer- taine honte de la France.Reste qu’il existe un antigermanisme primaire, qui s’est agité en période électorale, mais qui ne ren- contre pas d’écho majeur, et certainement pas avec les jeunes. Une sorte de peur, qui a peut-être fonctionné dans les campagnes avec des personnes qui ont connu la Seconde Guerre mondiale. La coupe du monde a contribué à réconcilier les deux jeunesses. L’art aussi, à travers des expositions ou des artistes comme Thomas Ostermeier, qui est un passeur de situations extraordinaire.
Nous avons malheureusement moins de Français qui font ce type de travail. À l’Académie de Berlin, une trentaine d’intellectuels parlent parfaitement français, comme Wenders ou Schlondörf.
Hermès : Depuis 2004, peut-être que les représen- tations ont changé, se sont modifiées. On parle ici d’in- communication et de convergences. Par exemple, jusqu’à ce qu’Angela Merkel accueille les migrants, elle était per- çue avec sa politique comme quelqu’un d’austère. Elle est devenue tout à coup quelqu’un de bien.
O. B. : Il y a en effet une profonde incommu- nication à l’heure actuelle. Je pense que le parcours politique de ces dix dernières années laisse per- plexes les Allemands, qui ne nous comprennent pas toujours. Ils n’ont compris ni Nicolas Sarkozy ni François Hollande. Prenons l’exemple précis d’une réunion à Bruxelles où Nicolas Sarkozy s’en est pris à un conseiller de Merkel dont il refusait d’écouter les conseils. C’est la chancelière qui a dû intervenir en faveur de son conseiller. Les Allemands en ont été choqués. Il est donc certain que l’incommunication est forte, quasi structurelle.
Il est intéressant aussi de voir comment Arte traite ses publics en France et en Allemagne, avec des programmes différents des deux côtés du Rhin. En France, il reste quelques institutions, comme l’OFAJ (Office franco-allemand pour la jeunesse) ou l’UFA (Université franco-allemande) qui font un travail formidable. En dehors de cela, on n’apprend que peu sur l’Allemagne à l’école. Les Allemands se sont aujourd’hui tournés vers l’Ukraine, parlent russe. Ils s’inscrivent maintenant dans une nouvelle commu- nauté, une proximité plus forte avec l’Est qu’avec l’Ouest.
Hermès : Si l’on revient sur les différences de fonctionnements, prenons le cas des récents attentats de Nice et de Berlin. Le traitement n’a pas été le même.
O. B. : J’étais sur les lieux de l’attentat à Berlin. Ce qui était extrêmement frappant, c’est la vitesse avec laquelle l’attentat est passé dans les médias et a été exposé à l’opinion publique. Le temps du deuil a duré 48 heures, puis il a été possible de passer à autre chose. Nous, nous sommes encore, des mois plus tard, au mémorial, au dépôt de fleurs. Nous sommes crispés sur le passé alors que les Allemands sont déjà dans le futur. Ils ont été d’une solidarité extraordi- naire, notamment après le Bataclan. Ils ont été très empathiques, mais ils se sont très vite tournés vers autre chose.L’attentat de Berlin, dans un endroit symbo- lique, avec des enfants, n’est pas oublié, mais la page est tournée. C’est un peuple qui a déjà été tellement meurtri. À chaque fois qu’il y a des commémorations, comme les célébrations pour la chute du Mur, ce sont toujours des idées françaises. Chacun veut participer à l’histoire alors que ce n’est pas dans la culture de l’Allemagne.
Hermès : Peut-être l’influence protestante ?
O. B. : Oui, c’est vrai. Les Allemands sont beaucoup plus discrets, plus pudiques que les Français. Ils n’ont pas cette espèce d’épaisseur historique qui nous retarde tant. Leurs outils de démocratie sont beaucoup plus simples que les nôtres, beaucoup plus sains aussi. Il y a plus de consensus. C’est certain qu’ils ne comprennent pas nos déchirements politiques : en Allemagne il y a rarement un mot plus haut que l’autre.L’histoire leur pèse, leur retire souvent leur droit à juger et à l’exprimer publiquement.
Hermès : Ils ont récupéré leur souveraineté en très peu de temps. Les choses ne se digèrent pas si facilement. Le rapport au temps peut être aussi une explication.
O. B. : Beaucoup datent la « fin de la repentance » à 1998, année de la Coupe du monde en Allemagne. Maintenant c’est une Allemagne décomplexée qu’on aimerait, au fond, complexer. On voudrait bien que l’Allemagne continue de payer. On pense que s’ils peuvent payer, alors ils doivent payer. Eux refusent, ils veulent de la parité. C’est 50/50 ou rien.
Hermès : En France, on cherche comment déblo- quer la situation. On sent qu’il y a une vraie incommu- nication réciproque, notamment du côté français. Nous avons souvent recours à l’anglais dans les rencontres offi- cielles, alors que pour mieux communiquer, il faudrait que chacun puisse parler dans sa langue.
O. B. : À ParisBerlin c’est ce que nous faisons. Par exemple lors d’une réunion en Bavière, je parle français, mes interlocuteurs allemand. Je comprends la moitié, eux comprennent 80 à 90 %, et à la fin nous signons un compte rendu. C’est un très bon système, qu’ils appliquent maintenant de façon générale.
Hermès : Et cela oblige à avoir une autre posture, une autre attitude et à respecter davantage l’autre, l’écouter plus.
O. B. : Surtout avec l’allemand et son phrasé particulier: la construction grammaticale fait que l’on est forcé d’attendre que la personne ait fini de parler pour comprendre. C’est très malin de mettre le verbe à la fin pour s’obliger à s’écouter. On le voit bien dans les débats politiques, même si les invités ne s’aiment pas beaucoup, ils doivent écouter l’autre jusqu’au bout, ils ne peuvent pas se couper la parole. Cela les oblige aussi à beaucoup plus de rigueur et de pragmatisme.
Pour améliorer la communication entre les deux pays, il faut passer par la culture, par l’éducation. Sans éducation, pas de communication. Il faudrait vraiment que l’on accepte une idée européenne qui nous dépasse.
Hermès : Est-ce que ce n’est pas en train de se réaliser, en particulier avec une certaine catégorie de jeunes, très mobiles ?
O. B.: J’étais il y a peu de temps à une ren- contre au PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Il y avait des Européens et des Américains. Très vite, nous nous sommes retrou- vés entre Européens, parlant français, espagnol, ou italien, et on était d’accord. Et en face, les Américains étaient d’accord entre eux aussi. Les blocs existaient vraiment. On était Européens, avec des valeurs par- tagées et on se comprenait très bien, avec une réelle proximité. C’est peut-être l’une des seules choses que l’Europe ait réussi à faire, et cela fait énormément de bien.Faut-il travailler à communiquer avec l’Allemagne ? Faut-il plutôt vendre l’Europe ? Je pense qu’il vaut mieux promouvoir l’Europe et réunir les gens dans une sorte de creuset, plutôt que dans une bataille dont nous n’avons pas les moyens. On ne peut pas être sur tous les chantiers en même temps. Dans notre magazine, nous traitons les sujets par régions géographiques: Maghreb, Moyen- Orient, etc. On est beaucoup plus dans une logique Europe/Maghreb, Europe/Amérique du Nord que dans une vision française qu’on cherche à dépasser.
Hermès : Il y a encore quelques années, il était très difficile de trouver de la documentation sur l’Allemagne, encore plus sur le Maghreb ou le Moyen-Orient, ou l’Amérique latine. Aujourd’hui grâce à Internet et aux nouvelles technologies, on trouve des quantités de références, mais il faut dépasser le français et l’anglais pour accéder à toutes ces sources.
O. B. : Je crois que la source internet est tout à fait médiocre. Elle n’est ni éditée, ni classée, ni sourcée. D’où l’importance de l’école pour revenir à une explication du monde. La France est restée avec une vision de l’histoire du monde assez arriérée, post-coloniale. Il faudrait commencer par réa- liser une construction européenne de l’histoire. Les gens ne savent pas ce qui se passe réellement dans les pays… Et ce n’est pas avec des vols Easyjet à cin- quante euros que les problèmes d’incommunication vont se résoudre ! Il ne peut pas non plus y avoir de communication sans harmonie sociale, fiscale, sco- laire, etc. En Allemagne, tout est différent dans les méthodes d’éducation, le professeur est beaucoup plus respecté qu’en France où les enseignants sont totalement dévalorisés, mal payés. Dans le secondaire et le supérieur, les professeurs allemands enseignent deux matières et sont payés entre 3 et 4000 euros. Les références et réalités sont différentes, on ne peut donc pas communiquer.
Hermès : Les derniers textes sur l’Europe sociale du Parlement européen contribuent tout de même à amélio rer ce genre de choses ?
O. B. : Bien sûr. Mais le vrai problème, c’est tout de même que nous sommes souverainistes, que nous avons du mal à accepter des règles venues d’ailleurs. Il faudrait changer de direction. Peut- être qu’Emmanuel Macron, qui comprend très bien cela, y arrivera et contribuera à ce qu’il y ait des règles communes en Europe. Il est jeune, parle plu- sieurs langues, a voyagé et vécu à l’étranger, ce sont des atouts qui comptent énormément. Il faudra voir comment il fait face aux obstacles français, que les Allemands ne comprennent pas du tout : la déshé- rence de nos services publics par exemple, que nous ne comprenons pas non plus d’ailleurs…
Hermès : Dans vos équipes, vous avez certainement des jeunes qui ont vécu en Allemagne, ou des Allemands qui vivent en France. Est-ce que cela contribue à un renouveau du contenu rédactionnel, ou à un changement d’attitude ?
O. B. : Les très jeunes, surtout, sont de plus en plus Européens et ont de moins en moins de préjugés. Ce qui compte c’est de mener à bien les projets, de manière intelligente, avec des gens qu’on pense intelligents. Nous travaillons beaucoup sur les contenus. Toutes les relectures sont faites par les Allemands, qui font un travail de lissage, de ciselage, de vérification des titres – des aspects que les Français ont tendance à négliger. Pour autant, la partie plus artistique, les maquettes, sont gérées par les Français (avec un Italien). C’est ce qui fait aussi la magie de l’Europe : cette complémentarité.
Hermès : Est-ce que vous avez des accords avec d’autres revues en Europe, dans d’autres langues, qui reprennent le rédactionnel ?
O. B. : Oui souvent. Elles nous achètent des articles. Des quotidiens français nous demandent aussi parfois des contributions. Pour en revenir aux différences franco-allemandes, il n’y a quasiment plus de correspondants français en Allemagne. Alors qu’il y a environ 120 correspondants allemands à Paris…
Hermès: Comment voyez-vous l’avenir de ParisBerlin, au niveau éditorial ?
O. B. : On pourrait imaginer quelque chose comme « ParisEurope », avec les composantes des vingt-sept pays, même si avec un peu moins de pays ce serait plus facile à faire ! En fait, nous nous sommes bizarrement institutionnalisés, nous sommes parmi les trois ou quatre premiers opérateurs de la relation franco-allemande, les seuls privés, personne ne sait comment nous fonctionnons financièrement. Je ne peux pas rêver de toucher le grand public un jour, et j’ai toujours refusé que l’on s’« universita- rise ». Nous sommes à mi-chemin entre les deux.

L’évolution est plutôt digitale. Le problème, c’est la monétisation du digital. Derrière chacun de ces magazines, nous avons des affinités avec la société, l’entreprise, l’université. Nous faisons aussi beaucoup de triangulation comme France-Allemagne-Italie. Nous sommes devenus trimestriel, ce qui est moins lourd à gérer que le mensuel. Nous souhaitons développer aussi des communautés affinitaires, via les alumni, etc. Mais c’est une sorte de monde souter- rain qui a un peu honte, qui est beaucoup moins éli- tiste qu’on ne le dit. Un vrai travail devrait être mené sur l’apprentissage pour lequel il est assez facile de mêler les cultures, sur la coordination de ces réseaux. En termes de public, nous sommes déjà au maxi- mum je pense. Parce que les contenus s’échangent, se donnent. Nous sommes déjà dans de nombreuses bibliothèques universitaires ou scolaires.

Hermès : La réputation n’a rien à voir avec le tirage, la marque est très forte. Elle a certainement une importance stratégique dans l’ensemble de votre activité ?

O. B. : Nous sommes très connus pour cela. Mais ensuite, à quoi cela sert-il ? Nous faisons de la communication financière, de crise, de changement et interne. Nous faisons ParisBerlin et nos clients ont du respect pour le magazine, mais cela ne pèse pas dans la balance. En France, il est difficile d’être journaliste et communiquant, les avis sont très parta- gés. Autant un communiquant, on l’aime beaucoup, mais on ne le respecte pas, autant un journaliste, on ne l’aime pas, mais on le respecte. Trouver un équilibre est difficile. D’où le projet de magazine, qui lie les deux.

Entretien paru dans France-Allemagne. Incommunications et Convergences,sous la direction de Gilles Rouet et Michaël Oustinoff, CNRS éditions, février 2018.

Avec au sommaire

 

  • Les relations franco-allemandes et la construction européenne
    Gilles Rouet
  • Chronologie des relations franco-allemandes depuis 1948
  • Aux origines de la divergence entre la France et l’Allemagne
    Michel Hau
  • Pourquoi la France et l’Allemagne ne sont (n’étaient ?) plus vraiment sur la même longueur d’onde
    Michèle Weinachter
  • De la communication mondiale à la culture médiatique européenne
    Hedwig Wagner – Encadré
  • La télévision européenne en question
    Dominique Wolton
  • Arte, vingt-cinq ans de traversée des frontières
    Emmanuel Suard – Encadré
  • L’image de l’Europe dans les télévisions régionales en France et en Allemagne
    Anne-Coralie Bonnaire – Encadré
  • « Wir schaffen das »  : la crise des réfugiés/migrants
    Michaël Oustinoff
  • L’Université franco-allemande : assurer une convergence dans la diversité
    Patricia Oster-Stierle – Encadré
  • L’interculturalité académique entre cadrages et interstices
    Sarah Cordonnier et Hedwig Wagner
  • De « Merkozy » à « Merkhollande » : les caricaturistes français et allemands face à la « crise de l’euro » (2010 – 2012)
    Ursula E. Koch
  • Le couple franco-allemand en musique : à la genèse des avant-gardes
    Damien Ehrhardt – Encadré
  • Le couple franco-allemand dans l’industrie aéronautique : à la recherche d’un compromis fragile
    Damien Talbot
  • Du franco-allemand au France-Allemagne en Europe
    Olivier Breton – Entretien avec Gilles Rouet et Michaël Oustinoff
  • « M&M », les discours médiatiques français et allemand
    Dominique Herbet

pour plus d’infos : http://hermes.hypotheses.org/1670

Par Redaktion ParisBerlin le 16 février 2018