Par Lise Jolly

 

Dans son programme, la CDU d’Angela Merkel envisage un plan Marshall pour l’Afrique. Mais, ce plan Marshall, Christelle n’en a rien à faire : « Elle en dit beaucoup, Merkel, beaucoup de conneries, elle ferait mieux de penser à nous, les retraités », râle t-elle. C’est que Christelle, véritable Berlinoise de l’Ouest et fière de ses 67 printemps, a bien du mal à joindre les deux bouts. Elle compte tout le temps, beaucoup et pour tout. 560 € de retraite auxquels s’ajoutent 395 € d’aide sociale, pour faire face à un loyer de 500 €, puis manger, s’habiller, se soigner… c’est trop juste ! Dans la Markthalle de Moabit à Berlin où elle fait régulièrement quelques courses, elle ne s’attarde pas : « Depuis que c’est refait, il n’y a plus que des touristes et moi, je ne peux même pas m’offrir un café ». Même le très populaire quartier de Moabit est au-dessus de ses moyens ! Christelle a eu le tord de travailler à mi-temps pour élever ses enfants. Elle a quand même eu tous ses trimestres, mais de si petits trimestres…

 

Travailler pour des nèfles

 

Edna, elle, a commencé à travailler à 15 ans comme apprentie. Elle a jeté l’éponge à 60 ans. Pour elle, ça va mieux que pour Christelle mais ça n’est tout de même pas le Pérou : 940 € de retraite et une épargne qui aujourd’hui ne rapporte plus rien du fait de la faiblesse des taux d’intérêts. Avec 45 années de cotisations, Edna trouve que la retraite de base est vraiment trop basse même si elle a pris la peine, par précaution, puis par nécessité, de mettre de l’argent de côté. Elle rêve de davantage de justice sociale et les réformes Schröder qui ont plafonné sa rente mensuelle sont sa bête noire. Karl est beaucoup plus jeune. Ce cinquantenaire qui doit encore travailler 15 ans habite à Orianenburg, il est chauffeur routier. La retraite, il pense qu’il n’en n’aura même pas ou presque pas. Ulrike a le même âge, elle est politologue. Rien à voir avec Karl le chauffeur routier, Christelle l’employée à mi-temps ou Edna la secrétaire. Dans son quartier chic de Berlin, elle ne se fait aucune illusion, l’argent qu’elle avait mis de côté ne lui rapportera pas autant qu’elle espérait. « Avec 740 € de retraite en moyenne, une démographie qui s’effondre encore et toujours, dit-elle, c’est catastrophique. Il faudrait au moins que ceux qui ont travaillé puissent vivre avec un peu plus que le minimum vieillesse assuré par l’Etat. »

 

Le pire à venir

 

Thomas Desrais est conseiller en patrimoine. Selon lui, la retraite de base dans les années qui viennent, ce sera 30 à 40 % du dernier revenu net, autant dire pas grand chose. Même son de cloche chez Sabine Graf, responsable du DGB – NRW, Deutscher Gewerkschaftsbund – Nordrhein-Westfalen (la confédération des syndicats de Rhénanie-du-Nord-Westphalie) à Düsseldorf. Pour elle, le pire est à venir, en 2030, il faut s’attendre à un niveau de retraite de seulement 40 % du salaire brut et à ce qu’un salarié sur 5 soit demain un retraité pauvre. Et des retraités pauvres, dans cet ancien bassin minier de la Ruhr autrefois si riche, il y en a. Blandine par exemple, fréquente la Tersteegenhaus, une association qui distribue gratuitement aux plus de 60 ans des produits frais recueillis par la banque alimentaire de Cologne et issus de la grande distribution. Blandine « travaillote » aussi un peu, quelques ménages au noir, d’autres ramassent les bouteilles en verre pour en récupérer les consignes, bref, c’est la débrouille jusque dans les loisirs. Pour Annette, sa pension est si faible, c’est comme si elle n’avait jamais travaillé de sa vie. Alors sortir, aller au restaurant, au cinéma, en vacances, ces loisirs mérités après une vie de travail sont à rayer du vocabulaire. Il faut juste compter sur le Köln Pass, une carte qui permet de bénéficier d’entrées gratuites dans les musées, les spectacles, de temps à autre.

Pour Sabine Graf, ces retraités pauvres sont une bombe à retardement. Les mini-jobs relancés par les réformes Schröder sont pervers. D’accord, ils ont permis de remettre tout le monde au travail ou presque, mais exemptés de cotisations sociales, ils vont aussi créer un bataillon de retraités pauvres qui s’annoncent dans les années qui viennent et qui viendront s’ajouter à celui des femmes aux carrières incomplètes qui, une fois veuves, vivent de l’aide sociale. Sans parler des jobs précaires qui échappent à toute convention collective de branche ou de ceux payés presque rien qui étaient légions avant l’introduction du SMIC allemand. L’addition est estimée à 10 milliards d’euros par an. Sous-estimée sans aucun doute.

Par Redaktion ParisBerlin le 1 octobre 2017