Par Nathalie Frank

Ce n’est pas un hasard si le plus grand festival de culture juive d’Europe, qui attire chaque année 30 000 visiteurs, a lieu en Pologne, à Cracovie, dans l’ancien quartier juif de Kazimierz – aujourd’hui berceau d’une renaissance de la culture juive à la sauce ultra branchée. Au début du XXe siècle, le pays comptait plus de 3 millions de Juifs, soit un cinquième des Juifs du monde – et un dixième de la population polonaise. Exterminée dans sa quasi-totalité pendant la seconde guerre mondiale par les Nazis, puis intimidée pendant les décennies de dictature communiste, la communauté juive polonaise fait l’objet, depuis la chute du Mur, d’un vif intérêt. Fascination soudaine pour un passé jusqu’à lors ignoré, phénomène de mode, ou véritable renouveau ?

« Il y a eu plusieurs étapes », explique Robert G?dek, porte-parole du festival. « Dans les années 1990, la culture juive était en Pologne très à la mode, encore beaucoup plus qu’aujourd’hui. Les gens ont brusquement pris conscience d’une partie de notre culture, jusque là complètement étouffée, et d’autant plus importante qu’il ne s’agit pas d’une culture étrangère, mais bien d’une culture complètement ancrée chez nous ». Cette affirmation, qui semble couler de source, n’a pourtant rien d’évident. Pendant les décennies de dictature, la mémoire des Juifs fut d’autant plus silencieuse qu’elle était très douloureuse : on a longtemps évité d’évoquer les exactions contre les Juifs perpétrées par les Polonais eux-mêmes, comme le massacre de Jedwabne, commis par des civils, ce qu’a révélé l’ouvrage de l’historien Jan Gross paru en 2001. L’étape suivante a donc consisté, au cours des années 2000, à prendre conscience de ces faits, aujourd’hui discutés publiquement.

Ces étapes de reconnaissance ont aujourd’hui laissé la place à « un intérêt très vivant pour la culture juive contemporaine, dynamique et diverse », poursuit Robert G?dek. Celle que s’efforce de présenter le festival qui, lassé du passé, se tourne vers l’avenir. Se déploie, se réinvente, se diversifie. « C’est une culture très vaste, et qui passionne des spectateurs très différents, des mélomanes amateurs de classique qui aiment écouter les choeurs des synagogues de Wroc?aw aux clubbers qui apprécient les DJ de Tel Aviv ou le jazz d’avant-garde de Varsovie ». Comme le festival, le Musée de l’Histoire des Juifs polonais, dont le bâtiment, situé dans l’ancien ghetto juif de Varsovie, fut inauguré en grande pompe au printemps 2013, ne se contente pas de raconter 1000 ans d’Histoire mais se veut un centre de culture vivante, accueillant régulièrement de jeunes artistes en résidence qui interrogent la culture juive contemporaine en Pologne, en Israël et ailleurs.
Pendant ce temps-là, nombreux sont les jeunes Polonais qui se découvrent des origines juives auxquelles ils s’identifient, avec un mélange de fierté et de fascination, et qui développent une culture bien vivante. Même si « nombreux » reste relatif, au vu du nombre finalement très réduit de ces anciens-nouveaux Juifs par rapport à ce qu’a pu représenter la communauté dans le passé. Les recensements varient, dénombrant entre 10 000 et 100 000 Juifs en Pologne aujourd’hui, selon le degré d’affiliation à la religion. « Mais il n’y a pas forcément de corrélation entre le nombre de personnes et la vitalité de la culture », conclut judicieusement Robert G?dek.

Informations :
Festival de culture juive de Cracovie, du 27 juin au 6 juillet. Site.
Musée de l’Histoire des Juifs polonais. Site.

Par Rédaction ParisBerlin le 19 août 2014