Par Marc Meillassoux

 

En août 2015, Angela Merkel annonce son intention d’accueillir 800 000 réfugiés en Allemagne et lance son fameux « Wir schaffen das » : « Nous y arriverons ». Une partie de l’Allemagne se raidit et le mouvement Pegida contre « l’islamisation de l’Occident » s’étend à de nombreuses villes, accaparant l’espace médiatique. Pourtant, un phénomène plus discret voit le jour dans la société civile, symbolisé en septembre 2015 par une foule accueillant sous des vivats des migrants arrivant en gare de Munich. D’après une étude du département des études sociales de l’église évangélique allemande, 7,8 % des Allemands de plus de 14 ans, soit quelque 5 millions de personnes se seraient engagées dans l’une des 15 000 initiatives d’aide aux réfugiés qui ont vu le jour depuis 2015. « La réaction est très différente de celle des années 90 qui a suivi l’effondrement de l’URSS puis de la Yougoslavie. À l’époque le débat était dominé par une rhétorique nationaliste et le refrain « le bateau est plein » rappelle Werner Schiffauer, auteur du livre So schaffen wir das, dans lequel il analyse 90 de ces initiatives solidaires. D’après l’église évangélique, la population allemande reste toutefois divisée sur le sujet : 30 % des Allemands soutiendraient aujourd’hui la décision de Merkel, alors que 30 % s’y opposeraient, les 40 % restants étant indécis.

 

Au-delà des clivages habituels

 

Pour le professeur Schiffauer, le mouvement de soutien aux réfugiés dépasse pourtant le cadre des mouvements citoyens classiques, comme ceux en faveur des droits des femmes ou de certaines minorités, qui mobilisent des catégories sociales spécifiques. Dans son livre, il y décrit un « nouveau mouvement citoyen » (Neuesozialebewegung) inédit. À la différence d’autres mouvements citoyens transcourants structurés au niveau fédéral, comme dans le cas de l’environnement, celui-ci existe quasi exclusivement au niveau local. « On constate des alliances nouvelles, au-delà des clivages gauche-droite, dans lesquelles des entreprises travaillent avec des activistes, des conservateurs avec des libéraux, des associations chrétiennes avec des associations musulmanes », note l’ethnologue.

 

C’est le cas de la ville d’Erkrath, 45 000 habitants, dans la banlieue de Düsseldorf, qui a lancé en 2014 l’initiative Planetvalue et dont le but est de rassembler chaque année l’ensemble des acteurs de la ville autour de projets d’intérêt commun. Depuis son lancement, Planetvalue compte 164 projets soutenus par 63 entreprises et 42 initiatives citoyennes. En trois ans, 68 % des initiatives ont abouti à de nouveaux projets. Des associations musulmane, catholique et de voisinage ont ainsi entrepris de construire un espace de jeu pour enfants avec l’appui d’acteurs économiques locaux. À Cologne, l’Association juridique pour les réfugiés (RLCC) propose un conseil juridique gratuit aux réfugiés. L’association qui tient une permanence quotidienne, offre un suivi par son réseau de 300 juristes, composé d’une majorité d’étudiants, qui connaissent ainsi souvent leur première expérience de terrain. Des conventions de stage ont été passées entre l’association et la faculté de droit de Cologne dans les domaines du droit d’asile, droit au logement, droit de la famille, etc.

 

Un mouvement citoyen décentralisé

 

Dans le quartier de Neukölln à Berlin, l’association Wohnungssuche vient en aide aux migrants dans leur recherche de logement. « Il faut souvent revenir à zéro pour rassembler l’ensemble des documents, faire les démarches auprès des différentes administrations dont l’agence pour l’emploi allemande, afin de bénéficier par exemple de l’aide au logement », explique Johanna, 28 ans, infirmière à Berlin. Johanna fait partie d’une équipe de quatre volontaires qui accompagne Ibrahim* depuis huit mois. Celui-ci a fui la dictature érythréenne en 2015 et vit aujourd’hui en foyer, après un an dans un camp dans le Land du Brandebourg et deux colocations. Ses quatre parrains espèrent toujours lui trouver un studio. L’association Wohnungssuche se retrouve chaque semaine dans le café Laidak (« à la justice » en hébreu) pour organiser les groupes et se concerter sur les démarches. L’association Nouveau Voisinage du quartier de Berlin-Moabit, qui compte 400 membres, est une des associations de voisinage les plus actives de la capitale et privilégie l’échange en offrant des cours de langues allemande et arabe, des lectures, des concerts et un marché aux puces. « Nous essayons de faciliter la rencontre entre les communautés, plutôt qu’une aide classique qui instaure parfois une verticalité dans les rapports », explique Sandra, 22 ans, étudiante en sociologie.

 

Si le mouvement s’est étendu à l’ensemble du territoire, la situation reste tendue dans certains Länder, notamment à l’Est. À Dresde, une association étudiante a voulu créer un point d’accès à Internet pour réfugiés et a fait l’objet d’intimidations. La mairie, sous pression depuis le mouvement Pegida, a refusé de délivrer les autorisations requises et le projet n’a finalement pas vu le jour. « Le risque que le mouvement s’essouffle réside dans la passivité du pouvoir politique, en porte-à-faux vis-à-vis d’une partie de son électorat », constate le professeur Schiffauer. Le débat autour de la création d’une structure fédérale capable de dialoguer directement avec le gouvernement a été relancé. Certaines associations penchent même pour la création d’un parti politique, à l’image du parti Pirate, né autour de la problématique de la protection de la vie privée, afin de donner au mouvement les moyens de ses ambitions.

Par Redaktion ParisBerlin le 1 octobre 2017