Par Séverine Mermilliod

 

Pour votre nouveau livre, vous avez choisi de parler de la drogue ‘ordinaire’. Pourquoi ?
Je trouve que la drogue est un sujet intéressant dans le sens où nous y sommes tous plus ou moins confrontés. On en entend parler, on la voit dans les films, on peut être touché soi-même ou à travers son entourage. C’est un vecteur d’émotions : l’euphorie, l’amour, la peur, la mort… On peut vivre des sensations et situations très fortes, que l’on y soit confronté directement ou pas.

Pourquoi avoir situé l’action à Berlin et pas en France, à Paris par exemple ?

C’est un sujet qui, pour moi, est lié à la ville de Berlin, même si ce n’est absolument pas à cela que Berlin se résume. Mais l’on peut être davantage confronté à la drogue ici qu’ailleurs, simplement parce que c’est une ville qui fait la fête plus longtemps. Dans un club à Paris, si l’on ne veut pas voir que les gens se droguent, on ne le voit pas, parce qu’à cinq heures la boîte ferme. À Berlin, les gens en parlent parfois plus librement, et l’on peut rester 18 heures d’affilée dans un club ce qui fait que c’est plus visible. Mais j’insiste dans la préface sur le fait que ce n’est pas à ça que se réduit Berlin, il y aurait beaucoup d’autres choses à raconter!

Votre premier ouvrage était un essai, ici ce sont des nouvelles. Pourquoi avoir préféré ce format au roman ? 
Pour ne pas tomber dans l’écueil « tout noir ou tout blanc » – je ne voulais pas parler d’une seule addiction terrible par exemple -, je trouvais que les nouvelles constituaient le traitement le plus approprié pour rester libre d’employer différents tons. J’ai commencé à écrire plusieurs histoires pour traiter de ce même sujet sous différents angles, à travers des situations et personnages variés. J’ai par exemple essayé d’écrire la troisième nouvelle sous forme de comédie. Comme je travaille dans le cinéma, je suis aussi influencée par l’écriture cinématographique, j’aime les films dans lesquels les histoires s’entrecroisent.

Les cinq nouvelles ne portent pas vraiment sur la drogue mais interrogent plutôt son impact sur les relations humaines. Le recueil oscille entre empathie et prise de recul : a-t-il été compliqué de garder une certaine neutralité, de ne pas tomber dans la caricature et le jugement ?
Je suis toujours entre les deux (empathie et recul). On est tous pareils : parfois l’on reste bloqué dans un jugement, par peur ou par colère. Chacun a sa manière d’appréhender la drogue et d’y réfléchir, mais ce n’est pas mon avis qui importe. Ce qui compte c’est plutôt d’essayer de comprendre le rapport qu’ont certaines personnes aux drogues récréatives, sans crier immédiatement à l’horreur ou à l’addiction. Cette ambivalence me semblait intéressante, et je voulais passer par des personnages aux approches variées pour essayer d’en rendre compte, réussir à capter les émotions, crises, révélations ou peurs, tout ce que ça provoque chez l’être humain, et les retranscrire.

Il est écrit dans le résumé que la drogue « unit, sépare ou détruit ». Pourtant, on a l’impression dans vos nouvelles, à part la dernière, que ça sépare plus que ça n’unit, non ?
C’est quelque chose que j’ai vu autour de moi, qui a pu me faire peur et c’est sans doute pour cette raison que j’ai eu besoin d’en parler. En réalité, le problème de la drogue en cache d’autres. Dans « Lily », cette fille reproche à son frère d’avoir pris de la drogue en soirée et de ne pas s’être occupé d’elle. Mais finalement, la question de la drogue n’est qu’une excuse pour aborder ce qu’ils traversent plus largement en tant que frère et soeur. C’est le révélateur de la propre dépendance de la soeur à l’amour et l’attention de son frère. La dépendance, quelle qu’elle soit, est quelque chose qui me fait très peur, et j’ai essayé de montrer qu’il n’y a pas que la drogue finalement. Là où il y a dépendance, il y a un manque de liberté.

Est-ce que c’est un exercice de style difficile d’essayer de retranscrire les émotions de ces personnes ‘sous influence’ ? Je pense notamment au rythme et aux phrases très courtes. 
Je crois que j’ai ce style-là naturellement. Depuis un an, je participe à des scènes littéraires à Berlin où chacun lit ses textes à haute voix, et je me suis rendue compte qu’il y avait effectivement beaucoup de phrases courtes et nominales dans mes textes. Dans la plupart des nouvelles, les regards sont extérieurs, mais dans « Aurore » par exemple, le personnage est sous effet et ce n’était pas évident d’exprimer le fond de l’histoire – la douleur de cette femme – tout en entrecoupant le texte de ses hallucinations. J’essaye d’être sincère avec les émotions que je retranscris, je fais des recherches, lis des témoignages, j’observe, mais parfois je ne sais plus moi-même ce que j’en pense. J’ai fait lire la nouvelle à mon entourage – ils m’ont dit que ça fonctionnait pour eux, donc je leur ai fait confiance.

Est-ce que vous avez un nouveau livre en préparation ?
J’ai un projet long depuis plusieurs années que j’hésite encore à développer sous forme de roman ou de scénario. Je pense que je mettrais vraiment longtemps avant d’arriver à un niveau de satisfaction suffisant entre la forme et le fond. Je travaille aussi sur des scénarios de longs métrages et l’un a pour thème la sexualité des femmes. C’est un sujet que j’aimerai développer en tant que roman, avec des histoires croisées, pour essayer de traiter différents aspects de cette thématique qui est très vaste.


Pages de couverture : ©Roland Garrigue
Portrait : ©Alvaro Crivillés

Amélie Vrla est née en 1983 à Paris. Après des études en lettres modernes à la Sorbonne, elle est aujourd’hui auteur, consultante en scénarios et critique de films indépendante, et habite entre Paris, Luxembourg et Berlin.

Elle répondit : « Berlin, baby ! »
Paru en octobre 2015 aux éditions l’Harmattan
Dédicace à la librairie Raum B, Wildenbruchstrasse 4 12045 à Neukölln, le vendredi 11 décembre à 20h

 

Par Redaktion ParisBerlin le 16 novembre 2015