Par Camille Thomine

 

 

David Sanson
Berlin, Histoires, promenades, anthologie et dictionnaire

 

 

Berlin ? « Une ville condamnée à toujours devenir et à n’être jamais », prophétisait dès 1910 le critique d’art Karl Scheffer. Une capitale mouvante, tour à tour palimpseste et laboratoire, « réunifiée » mais pétrie de contradictions : à la fois pauvre et sexy, provinciale et cosmopolite, nonchalante et intense. Après Istanbul, New-York ou Shangaï, c’est à cette ville insaisissable que la collection Bouquins dédie le dernier-né de ses grands panoramas citadins. Une mine inépuisable de 1 152 pages au fil desquelles architectes, historiens et écrivains unissent leurs voix pour nous conter cette mosaïque urbaine telle qu’elle fut et sera : fantasmée, éprouvée ou réinventée. Quatre grands mouvements composent cette étonnante bible. Le premier retrace huit siècles d’une Histoire tourmentée : depuis la fondation de la cité par l’Ascanien Albert l’Ours jusqu’à l’affluence récente des « easyjet-setteurs » et autres « occupants temporaires ». Le deuxième propose une série de promenades érudites et sensuelles à travers la nature, l’architecture, la musique, les « copies » de musées, l’immigration ou le cinéma berlinois. Puis vient une anthologie des apparitions de Berlin en littérature que ce soit sous la plume de Musil, Heine, Kafka et Christa Wolf ou de Modiano, Jirgl, Cendrey et Christiane F. Un dictionnaire clôt enfin le volume où s’insèrent, parmi les traditionnels noms propres et noms de lieux – Babelsberg, Monbijou – des entrées telles que « aéroports », « sociaux-démocrates », « naturisme » ou « gentrification ». Ainsi, se frôlent et se frictionnent toutes les facettes de la ville : « Athènes de la Spree », telle que la rêvèrent les architectes du XVIIIe siècle, « Chicago européenne », telle que se la figurait Mark Twain, « eldorado des créateurs et créatifs », cité-forêt avec ses plus de 2 000 espaces naturels, « Mecque du cool » et « Jurassic Park du socialisme réel » selon l’expression de Boris Groy. Une invite à la flânerie et à l’exploration parmi les livres autant que les parcs et les avenues.

 

Robert Laffont, 1 152 pages, 31 euros

 

 

Hanz Magnus Enzensberger
Le Panoptique, 20 problèmes insolubles traités en 20 démonstrations morales et récréatives

 

 

« Quelle donnée manque aux âpres débats sur la retraite ? », « Que cache la vogue des scandales et secrets révélés ? », « Comment inventer une nation sans quitter sa table ? » Ou plus surprenant encore : « Y a-t-il un point commun entre les services secrets et le chewing-gum ? » Tels sont quelques-uns des problèmes « insolubles » auxquels s’attèle Hanz Magnus Enzensberger dans cette série d’essais espiègles et impertinents. Dans les pas de Montaigne, l’esprit corrosif en plus, l’écrivain médite alertement et cite aussi bien Marcel Mauss, La Boétie ou Max Weber qu’un Dictionnaire des superstitions germaniques ou un proverbe maori. Écornant au passage les gestionnaires de fonds et les pseudo-experts, les « thuriféraires du rendement » ou le commerce du complot, ce Panoptikum (du nom du « cabinet de curiosité » de Karl Valentin, le Charlie Chaplin allemand) célèbre surtout l’irrationnel et l’imprévisible, ces forces indomptables qui font la richesse – et les derniers bastions de liberté – de l’être humain.

 
Alma éditeur, 231 pages, 20 euros

Par Rédaction ParisBerlin le 19 février 2015