Par Pierre Pauma

 

Le succès ne se dément pas. Malgré un coup d’envoi sous la pluie, la Biermeile de Berlin a fait le plein. Le dimanche après-midi, le festival avait déjà écoulé tous ses verres de dégustation. Ces chopes de 0,2 litres, vendues à l’entrée, pouvaient être remplies à n’importe quel stand, moyennant 2 euros. Un prix qui peut arracher une grimace, quand on pense aux 3 euros qui suffisent pour savourer une pinte bien fraîche en terrasse dans les bars et Biergarten les moins chers. Mais pas de quoi dérouter les « beer-nerds », ces passionnés qui n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour un litre de bière à 6 euros ou plus dans le commerce. La qualité plutôt que la quantité. C’est la tendance qui se dégage dans de nombreux pays où la consommation de bière est en chute libre, mais où la brasserie artisanale est en pleine expansion. En 1999, l’Allemand moyen buvait 127 litres de bière par an. En 2012, il n’en éclusait plus que 107. Paradoxalement, le nombre de brasseries a légèrement augmenté, passant de 1281 en 2005 à 1388 en 2015.

 

©Pierre Pauma

 

Installé au pied des façades en faïence de la Karl-Marx-Allee, le camion de « Bierlinie » attire les gourmets. Ce magasin de bières artisanales installé à Prenzlauer Berg propose ce jour là des spécialités belges et écossaises. Certains testent la Dark Sister, une bière brune venue tout droit de Bruxelles. D’autres optent pour une Indian Pale Ale, servie dans un récipient qui tient plus du verre à vin que de la chope bavaroise, pour aider les arômes à se dégager. Cette bière, très houblonnée avec parfois des notes d’agrumes, était à l’origine destinée aux colonies anglaises, se distinguait pas une teneur en alcool plus forte qui lui permettait de supporter les longs voyages. Dans les années 1980, elle a été ressuscitée par des brasseurs aux Etats-Unis, le berceau de la « craft-beer » moderne. Depuis son stand, le taulier, Dirk Hoplitschek est plutôt amusé de voir les Américains rafler les concours brassicoles au nez et à la barbe des Allemands : « Vu la triste qualité de leurs bières industrielles, ils avaient vraiment besoin d’innover. » Dirk parle volontiers de son métier, une bouteille d’eau à la main. « C’est le problème de ce boulot. On veut te faire goûter des nouvelles choses en permanence, mais il faut savoir se limiter si on veut tenir le coup », lâche-t-il en riant.

Boom à retardement

 

Lentement mais sûrement, la brasserie artisanale a grignoté des parts de marché aux Etats-Unis, avant de séduire l’Europe du Nord et de gagner du terrain en France. Pour l’Allemagne et pour Dirk, c’est une autre affaire. « Il y a une telle culture de la bière ici que c’est difficile de faire bouger les habitudes. Et puis il y a une industrie de qualité. C’est un peu comme essayer de vendre du vin californien en France, aussi bon soit-il. » Et pourtant, le boom est bien là. Quand Dirk Hoplitschek a ouvert sa boutique il y a 9 ans, la microbrasserie n’intéressait qu’une poignée de passionnés qui aimait découvrir des nouveautés. Depuis, la capitale a développé sa propre activité brassicole : « Il y a cinq ans, il n’y avait que dix brasseries dans Berlin. Elles sont 40 aujourd’hui, et il y en a une nouvelle presque tous les mois ! » Désormais, la question se pose de laisser une place aux microbrasseurs dans les supermarchés, jusque-là chasse gardée des industriels. Un vrai défi, aux yeux Dirk :  » il faut gagner en visibilité tout en continuant de brasser des volumes raisonnables pour ne pas perdre en qualité. »

 

©Pierre Pauma

 

Et pas question de parler d’une lubie pour citadins en manque d’authenticité. Les artisans brasseurs viennent de toute l’Allemagne. Dominik Naumann tient les rênes de la brasserie Zwönitzer, dans la Saxe. Avec une production de 2. 000 hectolitres par an (on considère qu’une brasserie est industrielle à partir de 10. 000), il propose pas moins de dix variétés de bière, de la classique pils jusqu’à la bière au malt de whisky. Il brasse même une Rauchbier, cette bière fumée qui vient initialement de Franconie.
Mais, heureusement pour les industriels, certains restent fidèles aux grandes marques. Comme Hannelote et Winfried, croisés au détour d’une table en train de savourer une Jever. Ils font la moue quand on leur montre le stand de Dominik Naumann, juste en face. « On préfère s’en tenir à ce qu’on connaît », sourient-ils. Une fidélité à sa bière favorite digne de celle d’un supporter à son club de foot. C’est aussi ça, la Bierkultur.

 

Hannelote et Winfried, fidèles à Jever. ©Pierre Pauma

Par Redaktion ParisBerlin le 8 août 2016