Par Nathalie Frank

 

« Pas de chef, pas de pilote, pas de conducteur, pas de responsable », raconte, visiblement ému, Simon Will, sur la scène du théâtre berlinois Hebbel am Ufer. L’homme coiffé d’un diadème brillant, fait partie du collectif d’artistes Gob Squad qui fête aujourd’hui ses 20 ans. Tout le gratin de la scène berlinoise est réuni pour rendre hommage à la longévité du groupe. Sept têtes germano-britanniques, que rassemble non pas une structure hiérarchisée, mais l’envie de créer ensemble des performances qui bousculent les codes du théâtre.

« Depuis les années 2000, on constate une explosion du travail artistique collectif », constate Susanne Husse, commissaire d’exposition berlinoise. « Dans chaque exposition ou presque, il y a au minimum un collectif représenté. Même la prochaine Biennale de Berlin sera commissionnée par un collectif de curateurs. » Intriguée par le phénomène, elle a créé il y a quelques années, avec sa collègue Jana Sotzko, l’exposition « 37 Manifestos – how to become collective in four easy lessons », à la Kunsthalle de Berlin (37 Manifestes – comment devenir collectif en quatre leçons simples). Parmi les invités, Venus in Panik! ou VIP, un collectif composé de trois femmes, Lysann Buschbeck, Grit Hachmeister et Kathrin Pohlmann. Leur performance filmée « Für dich kleiner Stern » met en scène une bagarre qui montre notamment à quel point se battre à trois peut s’avérer laborieux. Les trois femmes travaillent ensemble depuis 2003, tant et si bien que la dynamique et les règles de la structure collective sont devenues un de leurs sujets de prédilection. À l’occasion de son vingtième anniversaire, Gob Squad organise trois jours de festivités sur le thème du « travail collectif ». Si le phénomène est international, il est particulièrement florissant dans le monde des arts de la scène en Allemagne, où une scène indépendante se développe aux côtés du réseau des théâtres nationaux et municipaux, très hiérarchisés. Tentés de remettre en question ces structures, les artistes des théâtres indépendants en profitent pour réinventer des modèles du travailler-ensemble, voire du vivre-ensemble, et explorent souvent, dans ce cadre, la piste du travail collectif. Invité à participer à une discussion, Kai van Eikels, théâtrologue, auteur en 2013 d’un ouvrage sur « L’art du collectif. La performance entre théâtre, politique et socio-économie », s’interroge sur la répartition du travail au sein des structures les plus libres. « Les collectifs sont un laboratoire génial au temps du post-fordisme, en particulier ceux dont les membres se répartissent les tâches sans spécialisation », avance-t-il.

 

C’est le cas de Gob Squad dont les membres s’efforcent d’être interchangeables, y compris sur scène, ce qui leur permet de s’impliquer plus ou moins, selon leurs envies et leurs besoins du moment. Ils travaillent ainsi au sein d’une structure qui, jamais figée, est au contraire discutée, renégociée, réadaptée en permanence, à condition de prendre le temps de discuter – à rebours des schémas de « management » efficaces auxquels nous sommes habitués. Leur longévité parle pour la réussite de ce modèle flexible et solidaire. « L’interchangeabilité complète des membres d’un collectif est extrêmement rare », nuance cependant Susanne Husse. « C’est une image fantasmée. En réalité, la plupart du temps, il y a une répartition des tâches plutôt claire, du moins pour un projet donné. » Effectivement, précisons qu’il y a autant de modèles de collectifs qu’il y a de collectifs. Si les Gob Squad ont fait poser leurs enfants sur leur photo anniversaire, soulignant ainsi leur côté « grande famille », d’autres collectifs ont des liens beaucoup plus lâches, et certains artistes font même partie, en parallèle, de plusieurs collectifs. Les modalités du travail en commun varient également : coopération, travail en réseau, complicité professionnelle… À Paris, le collectif Ultralocal, né de l’envie de s’approprier un bâtiment désaffecté, s’attache à favoriser le travail en commun au travers de workshops. « Le phénomène des collectifs d’artistes est difficile à quantifier, ou à décrire de manière homogène. Ce qui est toujours marquant en revanche, c’est l’envie, voire la nécessité, de s’auto-organiser », explique Susanne Husse.

Création commune

 

Il y a bien sûr d’autres raisons plus pragmatiques : la mise en commun permet un partage des coûts et des risques, ce qui, potentiellement, assure une certaine sécurité matérielle. La visibilité accrue offerte par le nombre n’est pas à négliger en ces temps de concurrence ardue, ainsi que le plaisir de travailler sans hiérarchie.Mais au-delà de ces raisons pratiques, c’est surtout la création commune, la pensée à plusieurs, qui fait l’intérêt des collectifs d’artistes. Parfois, le travail collectif devient lui- même une thématique artistique, tant il soulève des interrogations et laisse entrevoir des modèles de micro-sociétés, dont la portée des enseignements pourrait dépasser largement les seuls membres du collectif. Ultralocal s’attache ainsi à promouvoir une organisation horizontale, sans hiérarchisation ni exclusion des savoirs à transmettre ou à recevoir. Leurs thèmes de prédilection, explorés au travers de disciplines artistiques diverses, sont l’autonomie et l’appropriation d’un espace. Dix ans après leur première performance, les Venus in Panik! ont mis en scène, dans « Genullt », les difficultés de l’être-ensemble, loin des idéaux de solidarité: dans une saynète, une performeuse essaye d’entrer en contact avec deux autres, court de l’une à l’autre avec acharnement et se fait sans arrêt repousser.Gob Squad va encore plus loin. Non seulement, les membres du groupe échangent leurs propres rôles sur scène, mais ils invitent aussi des inconnus à les rejoindre et à faire de même. « Comment t’appelles-tu ? » La question est posée à un membre du public. « Est-ce que je peux t’appeler Sharon? » – du nom d’une membre du collectif. La jeune spectatrice doit alors s’imaginer en Sharon et changer de rôle pour un instant… Et si notre identité ne pouvait être que collective? « Voulons- nous à tout prix être irremplaçable ? », s’interroge Kai van Eikels. Ainsi, le travail de Gob Squad, qui étend, le temps d’une représentation, le collectif à l’ensemble des spectateurs, est finalement « un bon exercice de vie en société, qui fait réfléchir à l’interchangeabilité de nos rôles », conclut le théâtrologue. Des exercices et des pratiques, expérimentés dans les théâtres et les galeries, qui pourraient bientôt devenir urgents.

Par Rédaction ParisBerlin le 13 janvier 2015