Par Nathalie Frank

 

 

L’essentiel d’un conflit, c’est que des points de vue divergents s’affrontent. Et le point de vue dépend toujours de la position où on se trouve » : tel est le préambule du manifeste du projet Comic Culture Clash. Alors que le monde s’affronte de toutes parts, pourquoi ne pas prendre un peu de recul afin de comprendre le regard de l’autre sur un même conflit ? Une quarantaine d’auteurs ont donc été invités à illustrer une vingtaine de conflits plus ou moins dramatiques et préalablement choisis, des conflits géopolitiques les plus graves comme Russie-Ukraine, Israël-Palestine Sud Soudan-Nord Soudan, jusqu’aux petits conflits sociaux internes à nos sociétés comme, par exemple, un simple désaccord entre propriétaire et locataire. Chaque auteur s’est vu attribuer la tâche de défendre un parti pris, en six pages, avec la possibilité de « s’y identifier, de s’en distancier, d’ironiser ou tout simplement de raconter une histoire. Ce qui importe, c’est la pensée et les actions, les mobiles et les peurs du camp représenté. »

À l’initiative du projet, les groupes berlinois d’auteurs de BD, Moga Mobo et Epidermophytie. « Nous avions déjà travaillé ensemble à des projets de Comic Clash », raconte Andreas Hartung. « Cette fois on voulait faire une publication politique sur l’état du monde et de ses conflits. On a repris l’idée des Comic Clash et on a proposé aux dessinateurs de s’affronter », complète Jonas Greulich. « La bande dessinée est un très bon moyen pour ça, renchérit Andreas Hartung, on peut faire travailler ensemble le texte et l’image, c’est-à-dire qu’on peut travailler avec des symboles forts, et ainsi produire une histoire concentrée, à la fois chargée d’émotion et d’informations. » Et Titus Ackermann de préciser : « Nous avons laissé à chacun la liberté artistique totale de raconter son camp comme bon lui semble. »

« Les approches sont très différentes : les uns racontent le conflit de manière très détaillée, d’autres installent une ambiance particulière, ou bien philosophent, blaguent, ou rêvent », résume Thomas Gronle-Legron. Ce dernier, avec Herbert Druschke, s’est colleté avec le conflit ukrainien avec, en face, Russlan, un auteur russe installé depuis longtemps en Allemagne. Les deux récits sont très différents : côté ukrainien, Thomas Gronle-Legron, a montré, après avoir effectué des recherches fouillées, les différentes étapes du conflit. Un conflit qu’incarnent deux Ukrainiens qui s’opposent. « C’est l’histoire de deux anciens camarades d’école : un intellectuel qui quitte l’Ukraine parce qu’il n’en peut plus, et son ami d’enfance, un pro-Russe qui a pris les armes contre son propre pays. » Côté russe, Russlan propose une approche plus personnelle. Il met en images, de manière poétique, voire troublante, une anecdote qu’il a vécue en faisant de l’auto-stop.

« À l’époque j’étais étudiant, c’était avant la guerre, et je partais de Hambourg pour aller en vacances en Ukraine. Un chauffeur m’a dit des choses que je ne comprenais tout simplement pas », raconte-t-il. « Il disait, par exemple : il y a les Ukrainiens, les Russes, et nous, nous sommes Slaves. Moi je n’ai jamais compris la différence entre Slaves, Russes, et Ukrainiens. »

Improviser l’histoire

Le Berlinois Hamed Eshrat a dû se mettre dans la peau du locataire qui s’oppose à son propriétaire. Sa démarche est tout autre : il a repris un de ses personnages comique favori et l’a mis en situation de chercher un appartement. Il s’est appuyé sur son vécu pour improviser l’histoire. « À ce moment-là je cherchais un appartement sur le marché plutôt tendu de l’immobilier berlinois. Partant de là, j’ai travaillé très librement, et l’histoire est devenue drôle et même absurde ! » En effet, son personnage déborde d’imagination pour contrer la hausse des loyers. Il va jusqu’à inonder de tags et d’affiches le quartier qu’il vise pour donner l’impression qu’il est malfamé et veut ainsi faire baisser les prix…

L’équipe s’est aussi penchée sur la société française. Vue depuis l’Allemagne, la crise qu’elle traverse a été formulée comme une opposition entre les électeurs du Front national et les libéraux. L’illustratrice Marjorie Monnet, Française installée à Berlin, a du interpréter le rôle de la libérale. D’abord surprise par l’intitulé, elle a choisi de faire réagir plusieurs habitants d’un même immeuble de banlieue aux attentats de novembre 2015. « J’aimais l’idée de parler aux Allemands de la politique française d’un point de vue plus personnel », continue-t-elle. « On suit donc un couple de retraités et un fonctionnaire d’une trentaine d’années. Je voulais montrer comment des gens normaux, qui ont des idées politiques assez claires, se débattent dans un climat social trouble. » Le résultat est un portrait touchant d’une société qui se cherche. Face à elle, Wandrille Leroy et Patrick Carlier ont choisi des images fortes et efficaces pour montrer les peurs qui sous-tendent les discours du Front national.

Les courtes BD de Comic Culture Clash proposent un éclairage plein d’émotion et de subjectivité sur ces conflits. C’était le but, comme le confirme avec enthousiasme Jonas Greulich : « La BD est un moyen d’expression très personnel, ce ne sont pas dix personnes qui élaborent le récit mais une seule qui le raconte d’une manière très intime. Même avec des moyens modestes, c’est clairement une interprétation de la réalité. Car on peut tout montrer sur une simple feuille de papier, d’une petite tasse de café à un grand champ de ruines ». L’universitaire Stephan Packard, lui, conclut l’ouvrage avec cette question : où sont les BD politiques ? Il estime d’ailleurs que le dessin, qui frappe l’imagination, force davantage à la réflexion. « Cela vaut la peine de regarder ces BD qui nous amènent à nous demander à chaquefois : pourquoi ressemble-t-il à ça, le Syrien, l’Allemand, le Russe, l’Afghan ? »

Par Redaktion ParisBerlin le 3 mars 2017