Par Nathalie Frank

 

 

Une ribambelle de planches fraîches sont accrochées au mur de cette pièce spacieuse d’un atelier lumineux de Wedding, au nord de Berlin. Ça et là, des croquis de personnages et des esquisses de story-boards. Au milieu de la pièce, feutres et encres noires sont éparpillés sur le plan de travail, témoins d’un travail acharné et quotidien : l’ouvrage devrait sortir à l’automne prochain.

 

Sur les planches noires et blanches, le trait est vif, précis, et ponctué de digressions graphiques. On reconnaît, par endroits, un peintre qui « s’est amusé ». Et pour cause : Jean-Marc Rochette est également, et peut-être avant tout, un peintre. « Au départ, c’était un fantasme, la peinture, j’étais fasciné par Goya, Rembrandt… Mais dans les années 1970, la peinture ne marchait pas du tout en France, alors que la BD était en plein boom. Alors j’ai fait de la BD, un peu par défaut… » Depuis, l’artiste n’a jamais cessé d’osciller entre ces deux arts, passant de l’un à l’autre, abandonnant l’un pour l’autre, retrouvant l’un, puis l’autre.

 

À la fin des années 1970, le scénariste de bande dessinée Jacques Lob travaille à l’écriture du Transperceneige. Il cherche un dessinateur pour remplacer Alexis, mort soudainement en 1977, après avoir réalisé une quinzaine de planches. L’auteur se décide pour le jeune Rochette qui a alors une vingtaine d’années : « pas tant pour la qualité de mon dessin, à mon avis, que pour ma compréhension du sujet ». Le garçon est déjà très politisé : il milite à Creys-Malville pour la fermeture de la centrale nucléaire Superphénix et est choqué par les violentes répressions dont les contestations font l’objet.

 

Le sujet du Transperceneige le touche immédiatement : une sombre histoire de lutte de classes dans un train qui transporte les derniers survivants d’une planète gelée suite à une catastrophe écologique. Le trait de Rochette, dur, presque glacial, traduit la violence du monde dépeint dans ce récit post-apocalyptique. L’imagerie choisie pour représenter les « wagons des pauvres » n’est pas sans rappeler celle des camps de concentration. L’ouvrage suscite immédiatement un vif intérêt et est récompensé au Festival d’Angoulême de 1985, où il reçoit le Prix Témoignage chrétien.

 

Une sombre histoire de lutte des classes

 

La carrière du jeune Rochette est alors lancée. On le sollicite pour réaliser des reportages dessinés à travers le monde. En 1987, un travail de dessinateur sportif pour L’Équipe lui permet de revenir à la peinture. Il inaugure sa première exposition de peintures abstraites à la galerie Christian Desbois à Paris en 1990 – l’année de la mort de Jacques Lob. Quelques années plus tard, insatisfait de ses recherches, il abandonne à nouveau la peinture et se lance, avec le scénariste Benjamin Legrand, dans une suite du Transperceneige, publiant deux tomes coup sur coup.

 

Parmi les thèmes abordés : les mensonges du pouvoir, caractéristiques de la société du spectacle. « Exactement ce qui se passe actuellement en France », déplore Jean-Marc Rochette. « Le jeune Rémi Fraisse est mort en contestant le barrage de Sivens. Deux jours après, on est déjà passés à autre chose. On charge la mule en informations superflues et pouf, ça n’existe plus ! On ment et on divertit ! », s’insurge le dessinateur.

 

La double suite de Transperceneige n’a pas le retentissement du premier ouvrage et Jean-Marc Rochette passe rapidement à autre chose. Il multiplie les voyages, les projets de bande dessinées et d’illustrations, il se remet à la peinture. Quelques années plus tard, il s’installe à Berlin. « J’ai rencontré des gens qui m’ont permis de venir ici, c’était très peu cher, je voulais faire de la peinture… et puis je m’y suis plu. » Alors il reste, content de constater que « même si ce n’est pas le paradis en Allemagne, parce qu’ils font quand même de la chimie, ils ont au moins arrêté le pire, les centrales nucléaires ».

 

Entre-temps, le réalisateur coréen Bong Joon-Ho tombe sur la BD du Transperceneige dont il achète les droits (voir encadré). Le succès du film, sorti en 2013, se traduit par un regain d’intérêt considérable pour la bande dessinée qui l’a inspiré. L’éditeur français Casterman suggère alors à Jean-Marc Rochette de réaliser la suite. À 58 ans, il accueille l’idée avec enthousiasme. « Finalement, le concept de Jacques Lob était tellement fort qu’on peut encore s’en servir pour des charges politiques intenses. Le système était tellement juste au départ », explique Rochette.

 

La charge politique à venir est très claire : il sera question du « dernier combat » : l’écologie. Dans le nouveau récit, le train s’arrête et ses occupants découvrent un monde parallèle, sous terre. « Ça paraît idyllique et puis on se rend compte que ça ne l’est pas du tout », explique l’auteur. « Pour moi, le dernier tome c’est celui qui ressemble le plus au monde de maintenant. Ça paraît cool, même très cool, ça pourrait ressembler à Berlin ou à Paris… et puis tu t’aperçois que tout le système humain est détruit. Qu’on est prêt à tout pour rester cool – à détruire la nature, à avoir des cancers à 40 ans, à devenir stérile… On est prêt à tout pour ne pas retourner dans la forêt ! »

 

Un récit de science-fiction haletant qui devrait servir à faire passer un message « super aride ». Alors pour que le public adhère, il faut « le ferrer avec de l’action, de l’amour – pour que les gens se reconnaissent et que le sujet passe. » Lisibilité et émotion : ce que Jean-Marc Rochette a retenu de son travail avec Bong Joon-Ho, c’est l’envie, plus qu’avant, de penser au public pour mieux le toucher.

 

Le rythme s’est intensifié dans l’atelier berlinois – l’auteur produit environ une planche par jour. Cependant, les murs, ornés de peintures colorées grand formats, rappellent son premier amour. « Mon travail de peintre s’inscrit dans la tradition du paysage français. Corot, Doucet… J’aime ce rapport entre la beauté extérieure d’un paysage et la recherche d’une manière de le mettre à plat physiquement, couche après couche. » Et l’artiste de déplorer qu’en France, « il n’y a plus de peintre ». En Allemagne, c’est un peu différent. « Ils ont gardé toute leur école. Ils ont encore Baselitz, Richter… » Cette fois, c’est la bande dessinée qui pourrait donner un coup de pouce au Rochette peintre. « Depuis que mes planches sont côtées, Artcurial (maison française de vente aux enchères ndlr) commence à s’intéresser à mes peintures. » Un art en nourrit un autre, donc, et il se pourrait qu’on entende bientôt parler des nouveaux paysages français de Jean-Marc Rochette… quand le nouveau Transperceneige sera fini.

 

 

Le Transperceneige – l’intégrale (Casterman)
Schneekreuzer: Alle 3 Teile in einem Band (Jacoby Stuart)
La sortie du dernier tome, Terminus, est prévue pour l’automne 2015.

Les peintures de Jean-Marc Rochette sont visibles sur www.jm-rochette.de

Par Rédaction ParisBerlin le 13 janvier 2015