Propos recueillis par Katja Petrovic / Traduction : Sophia Andreotti

 

 

Les Friedland, ce sont trois frères: un prêtre, un trader et un expert d’art. Aucun d’eux ne croit en ce qu’il incarne. L’art, l’économie, la religion… tout n’est que mensonge ! Vous vous livrez à une critique acerbe de la société, tout en conservant une style très léger… Comment vous y prenez-vous ?
J’essaie toujours d’écrire quelque chose de drôle, sinon ce serait vite ennuyeux. Dans mon livre, même si on peut parfois penser le contraire, je ne soutiens pas que plus rien ne marche sur terre. J’étais simplement fasciné par le personnage de l’imposteur. Il y a des systèmes très différents où celui-ci arrive à vivre, et c’est ainsi que m’est venue l’idée de trois frères qui évolueraient dans des univers très différents. Mais je ne prétends pas être exhaustif. Dans mon livre, il n’est que peu question du monde des médias, alors que ce serait sans doute plus pertinent qu’un prêtre incapable de croire en Dieu.

 

L’imposture, c’est donc l’idée de départ. Comment avez-vous construit votre roman à partir de cette idée ? Par exemple, lequel des trois frères est arrivé en premier ? 
Eric, le financier véreux. J’ai commencé à m’intéresser au monde de la finance peu après la crise économique de 2008, et j’ai été fasciné par l’ampleur de l’illusion et des mensonges institutionnels. Avant, j’avais du respect pour ce monde. Je pensais: « Ces gens-là savent ce qu’ils font. » Mais beaucoup n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils peuvent engendrer. J’avais vraiment envie d’écrire là-dessus. 

 

Comment avez-vous pénétré ce milieu ?  
J’ai d’abord beaucoup lu, les reportages de Michael Lewis qui prédit la crise immobilière de 2008 dans son livre The Big Short ou encore Too Big Fail d’Andrew Ross -Sorkins. Depuis, le sujet a été beaucoup traité. Je connais aussi quelques collaborateurs de Goldman Sachs, mais j’ai vite remarqué que cela ne servait à rien de discuter avec eux parce que ce n’est pas un sujet qui les intéresse. Dans The Big Short, Michael Lewis pointe les erreurs de Goldman Sachs de façon détaillée, mais aucun d’entre eux ne l’a lu. Après, mon but n’était pas d’être pertinent. La pertinence, ce n’est pas ce vers quoi doit tendre absolument l’écriture d’un roman. Un roman n’est pas un reportage. J’étais inquiet à l’idée d’écrire sur un thème aussi actuel, mais d’un autre côté, ma fascination était telle que je voulais ancrer un personnage dans cet univers.

 

Comment parvient-on, en tant qu’auteur, à façonner un personnage à partir de cette matière ? Eric est un requin de la finance, il ne connaît rien à la culture, mais il a une femme superbe, une maîtresse, une maison luxueuse…
C’est vrai. Pour autant, ce n’est pas un homme superficiel parce qu’il est poursuivi par de vrais démons. Il est paranoïaque et pense que le monde entier tourne autour de lui dans un langage occulte. C’est cette folie qui lui confère une autre dimension. C’était important pour moi car en fin de compte, on ne peut pas décrire un monde superficiel de manière superficielle. D’après moi, Martin Scorsese fait justement cette erreur dans Le Loup de Wall Street. Le film lui-même est plus superficiel que ses autres films.

 

Vous dites que pour vous, il ne s’agit pas d’être pertinent, exhaustif ou de démontrer de grandes thèses. Il n’empêche, le personnage d’Eric incarne justement ce monde de la finance devenu fou qui nous tient en haleine depuis maintenant cinq ans en Europe. Cela devrait nous faire réfléchir… Qu’en pensez-vous ?
Oui, mais je n’ai pas de meilleure proposition. À part qu’on ne doit pas refaire l’erreur de laisser le monde de la finance hors de contrôle. Mais tout le monde le sait maintenant, sauf le monde de la finance et leurs lobbies.

 

Nous continuons à payer les conséquences de la crise financière. La politique d’austérité de Mme Merkel fait l’objet de critiques de plus en plus fortes. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
J’ai du mal à me faire une opinion, c’est toujours le dernier expert que j’ai eu l’occasion d’entendre sur le sujet qui me semble le plus convaincant. Il y a de très bons arguments en faveur de cette politique d’austérité comme il y a de très bons arguments contre. Pour nous, en Allemagne, en France ou dans les pays scandinaves, la crise reste très théorique. Nous savons qu’elle a eu lieu, mais, de facto nous continuons dans la plupart des cas, à vivre normalement. Dans le Sud de l’Europe, tout le monde ou presque est touché par la crise. À 50 ans, certains sont contraints de retourner vivre chez leurs parents parce que leur employeur ne peut plus leur verser de salaire. Il y a le risque de créer une génération perdue. Ce côté impitoyable de la politique d’austérité, c’est terrible.

 

Parmi les thèmes que vous abordez dans Les Friedland, il y a aussi la religion. Michael, le frère aîné, ne s’en sort pas dans la vie en général et plus particulièrement avec les femmes. Il devient prêtre afin de trouver de quoi se raccrocher à la vie. Certains pensent que le déclin de la foi en Allemagne pourrait en partie expliquer la peur de l’islam qui pousse les sympathisants de Pegida à descendre dans la rue. Pensez-vous que l’athéisme soit un problème ? 
Non, la société européenne repose sur le pilier solide des Lumières et cela signifie justement: Il faut douter de tout et se garder de trop croire. C’est ce que nous devrions défendre. Je ne pense pas que le mouvement Pegida soit alimenté par une jalousie abstraite envers des personnes dont la foi serait restée inébranlée. Les gens réagissent aux horreurs d’ISIS rapportées dans les médias. Cette violence abominable, même si elle a lieu ailleurs, alimente la peur. La peur de l’ennemi oriental est inscrite dans notre imaginaire collectif européen depuis le Moyen Âge. Les gens ne sont pas conscients du fait qu’il s’agit d’un préjugé hérité de leurs ancêtres et réagissent de manière totalement irrationnelle. Car nous ne sommes pas menacés de façon imminente. Dans les villes allemandes où on manifeste, les musulmans sont en fait peu nombreux… mais on n’a pas forcément besoin d’une menace concrète pour avoir peur. 

 

Michel Houellebecq aborde ces peurs dans son dernier roman Soumission. Le livre a fait scandale en France car il y est question d’un musulman qui accède au pouvoir. L’avez-vous lu ? 
Oui, et on peut dire qu’il y a beaucoup de malentendus autour de ce livre ! Ce n’est pas du tout un livre qui alimente la peur de l’islam car les musulmans qui arrivent au pouvoir chez Houellebecq sont plutôt modérés. Dans ce roman, il s’agit avant tout d’un rejet radical du libéralisme laïc, ce qu’il avait déjà décrit de façon très convaincante dans Les Particules élémentaires. Il ne croit pas aux Lumières et je ne partage pas son point de vue. Le grand thème de Houellebecq, c’est que les sociétés libérales occidentales n’ont rien d’autre à offrir que de la solitude, et sa conclusion, c’est que dans ce libéralisme laïc, il n’y a pas de contre-proposition possible à une dictature islamique modérée.

 

Houellebecq s’engage moins que vous dans sa critique sociale. En France, la question est de savoir si un auteur peut s’autoriser à écrire un tel livre sans prendre position. Que pensez-vous de la responsabilité de l’écrivain ?
Depuis les années 1960, étrangement, on s’acharne à penser, en particulier en France et en Allemagne, que les écrivains nous disent dans leurs livres ce qu’il convient de penser et de choisir. Le XXe siècle nous a pourtant montré qu’il n’y a pas de folie politique qui n’ait été approuvée par une douzaine d’écrivains. Les Khmers rouges avaient leurs défenseurs parmi les écrivains. Il en va de même pour Staline, pour Hitler… Cela devrait nous apprendre que les auteurs n’en savent pas davantage que les ingénieurs ou les dentistes. Il y a une superbe interview d’Hannah Arendt qui explique la vitesse à laquelle ses amis intellectuels étaient disposés à virer de bord aussitôt les nazis au pouvoir. Et si cette conversion est possible aussi rapidement, c’est parce que les intellectuels ont cette faculté de fonder des hypothèses à partir de tout et rien.  

 

Dans votre roman, vous mettez le doigt également sur l’hypocrisie du milieu de l’art – le troisième frère est un faussaire d’oeuvres d’art. Vous-même avez affronté une volée de bois vert en critiquant le « Regietheater » en Allemagne (Ce terme employé par la critique désigne une mise en scène de pièce de théâtre qui porte l’influence et la marque du metteur en scène au détriment de l’oeuvre représentée, ndlr). Ce phénomène de « Regietheater » est moins important en France. Est-ce parce que les Français sont plus prudents avec leur héritage culturel ? 
Oui, même si le théâtre français est très vieux jeu. Ce qui importe selon moi, c’est de rester fidèle à l’oeuvre originale. Le « Regietheater » est un concept typiquement allemand et on n’a pas tiré les conséquences de ce que cela signifie en terme de rupture culturelle. Au contraire de la France où la culture du XIXe siècle est marquée en premier lieu par le roman, il y a en Allemagne une tradition théâtrale et lyrique. Un Français peut lire sans problème Madame Bovary dans sa version originale. Mais il est quasi impossible pour un Allemand d’assister à la représentation sur scène d’une pièce du répertoire classique sans que celle-ci n’ait subit de graves ingérences. On ne maintient pas la tradition en Allemagne et on ne la met pas à disposition du public, ce qui n’est pas le cas d’autres pays en Europe. 

 

Est-ce dû à la rupture de la Seconde Guerre mondiale ? Nous, Allemands, n’avons pas, contrairement à la France, d’histoire culturelle continue, il y a eu un vide après 1945. 
C’est exact. Et on a mal réagi face à ce vide culturel. On a cru qu’en se définissant comme radicalement moderne, on passerait automatiquement du bon côté et qu’on n’aurait plus à se préoccuper du passé.

Par Rédaction ParisBerlin le 4 mars 2015