Par Séverine Mermilliod

 

C’est un film sur un homme qui a besoin de prendre l’air, qui part avec de grandes ambitions et réalise peut-être à peine un quart du voyage prévu. On a pourtant le sentiment qu’il a réussi au-delà de ses espérances. Le bonheur et le dépaysement finalement, c’est la porte d’à côté ?
Absolument. C’est important d’accepter de ne pas faire ce qu’on avait prévu, de renoncer au projet pour mieux vivre le présent. On peut se rendre malheureux à vouloir faire absolument ce qu’on avait imaginé, sans se rendre compte que la vie nous proposait plus à cet instant précis. Quand on fait un film, on est aussi plein d’intentions, mais il faut donner de la place à ce qui arrive : ce que donne l’acteur par exemple, même si ça ne correspond pas à ce que j’imaginais, parfois c’est mieux. Il faut donc vite renoncer et la joie vient souvent de là.

Ce thème de prendre le large, de libération, revient souvent dans vos films, comme le thème du polyamour ; qu’est-ce qui vous intéresse dans ces sujets ?
Ce qui me touche, c’est que la noblesse de ce qui nous anime ne dépend pas de l’échelle. Déjà dans Liberté-Oléron, c’est le geste, la démarche de vouloir prendre la mer, même si c’est pour aller à 5 kilomètres, qui compte vraiment. Certains traversent l’Atlantique, d’autres vont sur une petite île en face, mais la démarche est noble dans les deux cas. La phrase dans Cyrano « ne pas monter bien haut peut-être mais tout seul » a beaucoup compté pour moi.

Justement, le héros veut se retrouver seul en kayak, dans la nature. Pourtant, à cause de ses problèmes de camping, il revient sans arrêt à la guinguette remplie de monde, de femmes et de joie de vivre. Pour faire un point sur soi-même, on a besoin des autres ?
Arriver à l’âge adulte c’est accepter les compromis qui sont trop souvent mal vus, accepter le décalage entre ses aspirations et ce que l’on trouve. Le bonheur c’est l’harmonie avec la nature, c’est des choses simples, sans vouloir constamment remonter une pente, chercher le dépassement de soi… Arriver à soi c’est déjà pas mal ! Le personnage a besoin des autres, oui, c’est comme au cinéma où l’on a besoin d’une équipe : j’ai l’impression de faire des films personnels, mais en étant très entouré. Là c’est pareil. Ce qui me plaît dans la guinguette, c’est cette simplicité, quand Agnès Jaoui tend naturellement son couteau et l’implique dans son travail, la plus belle des invitations je trouve.


Il y a aussi une sorte de contradiction au départ entre son envie de se jeter à l’eau et son obsession pour le matériel, son manuel des castors juniors, son souci de sécurité…
Oui c’est ça. Le matériel c’est évidemment compenser une anxiété, comme le personnage le dit « en imaginant tous les possibles », et je le respecte, parce que le « choix du matos » comme on dit, c’est de la pensée incarnée : imaginer toutes les situations, anticiper, c’est l’intelligence de l’homme. Mais quand on voyage au contraire, on grandit, c’est le dépouillement qui compte, on accepte de ne plus s’embarrasser de sa valise, on se rend disponible, on se met en état de réflexion, c’est la joie du voyage.

Pourquoi avoir décidé de tenir le rôle principal ? Est-ce que cette fois-ci vous vous sentiez plus proche du personnage, c’est un film plus intime que les précédents ?
Sans doute… Je crois que je me sentais surtout plus proche du kayak que mon frère Denis, sinon c’est lui qui aurait joué. Le geste de pagayer est très personnel, comme le fait de danser ou de nager, de prendre un enfant dans ses bras : il y a des choses instinctives. Cette-fois ci, j’avais envie d’imprimer moi-même ce geste, pour donner le rythme du film, la cadence.

Est-ce qu’être acteur principal a changé quelque chose dans votre approche de la réalisation ?
Oui, tout à fait. Il y avait plus d’inconscience. Quand je suis à côté de la caméra, je vois les acteurs, je suis le premier spectateur. Alors que là, étant devant, je savais qu’il y avait beaucoup de choses qui pouvaient m’échapper dans ce que je dégageais. C’était très agréable parce que j’étais beaucoup plus dans l’abandon que d’habitude et surtout je n’étais pas tenu d’expliquer mes intentions. Avec un acteur, on est obligé de dire un peu ce qu’on attend : tu vas t’asseoir là, tu vas te lever… Alors que là, je le ressentais, j’acceptais l’idée de ne pas tout contrôler et c’était très agréable. Je n’étais pas plus sévère avec moi-même qu’avec les autres, je ne me jugeais pas et ne perdais pas de temps à me regarder. Par contre au montage on est très sévère parce qu’on choisit la meilleure prise. Après, bien sûr, il y a mon frère que je continue d’admirer, mais l’expérience m’a plu.


Le rapport au temps du film est assez particulier. On ne sait jamais combien de temps le personnage passe ici et là. Pourquoi ce choix ? Était-ce déjà le cas dans le scénario ou cela s’est fait plutôt au montage ?
C’était intentionnel. D’habitude, j’aime beaucoup rythmer les scénarios par les jours et les nuits, les saisons. Mais là, l’idée qu’il perde toute notion du temps dès lors qu’il se met en immersion dans cette guinguette me plaisait bien. Du coup, par le jeu, le montage alterné avec les siestes, le ukulélé, le temps s’écoule comme un temps d’ivresse, on n’est plus en mesure de savoir ce qui dure trois heures ou deux jours.
 
La musique, les paroles des chansons, tiennent aussi une place importante dans le film…
Oui, il y a comme une sorte d’évolution, en partant de Comme un avion sans aile, de CharlÉlie Couture, une chanson un peu adolescente, pour arriver à celle plus grave de Bashung (Venus ndlr), où la fleur renait du sombre, de la rivière. Une rivière ça peut être enchanteur ou très angoissant, des racines qui plongent dans l’eau… La chanson prend en compte cette idée de renaissance. Je remercie le distributeur allemand d’avoir traduit les sous-titres des chansons, car souvent ça n’est pas traduit, c’est très curieux. Pourtant les paroles d’une chanson dans un film ne sont jamais gratuites.
 
Il y a une scène où Michel passe en mode avion sur son téléphone. C’est un clin d’oeil au titre du film ?
Oui, ça a failli être le titre d’ailleurs, Mode avion. J’avais beaucoup d’idées de titre, c’est la première fois parce que d’habitude je ne le change jamais. Cette fois, j’ai continué à en chercher même après la sortie. Je veux laisser le spectateur libre d’interpréter ce film donc je n’ai pas voulu de titre trop explicite. En même temps, je pense que c’est ce qui donne envie d’aller au cinéma. Mode Avion jouait sur l’idée de se couper du monde extérieur. J’avais aussi Le bonheur c’est triste – la vraie phrase de Maupassant c’est « le bonheur n’est pas gai », ça faisait un jeu de mot -,Va petite libellule… Un des bonus du DVD détaille tous les titres envisagés, et encore, j’en ai oublié beaucoup.

Sortie allemande en mai 2016
Photos : © Anne Francoise Brillot / Why Not Productions

Par Redaktion ParisBerlin le 21 décembre 2015