Par Adrienne Rey

 

Une atmosphère de recueillement règne devant le Haupstrasse 155 dans le quartier de Schöneberg. Bougies, fleurs, photos… Ils sont nombreux à avoir fait le déplacement pour venir rendre un dernier hommage au « Dandy de la Pop » qui vient de tirer sa révérence, quelques jours seulement après la sortie de Blackstar, son ultime opus, sombre, lyrique et prémonitoire.  En 1976, exténué par le train de vie de Los Angeles, affaibli par la drogue, c’est à Berlin qu’il pose ses valises, apres une étape française durant laquelle il enregistre une grande partie de son album « Low » dans les mythiques studios du Château d’Hérouville. Accompagné de son fidèle accolyte Iggy Pop, il séjournera trois ans dans la métropole allemande. Comme à chaque nouvelle métamorphose, Bowie le caméleon, troque les oripeaux de Ziggy Star Dust pour la figure longiligne et cabaresque du Thin White Duke.
À Berlin, il parcourt la ville à bicyclette, dévalise le rayon Lebensmittel du KaDeWe et se rend souvent au Die Brücke Museum admirer les toiles expressionistes. Le soir, il n’est pas rare de trouver Bowie et Iggy au restaurant Exil à Kreuzberg, au Paris Bar proche de la Savignyplatz, au Dschungel, ancien club de jazz devenu le point de chute de la jeunesse noctambule berlinoise ou encore dans la discothèque « Chez Romy Haag », tenue par sa maîtresse et muse transexuelle.
Marta, habitante du quartier depuis plus de 40 ans, venue rendre hommage au chanteur, se souvient : « Bowie ? Je l’ai vu à plusieurs reprises, toujours sur son vélo. Ici tout le monde disait l’avoir croisé à un moment ou à un autre. C’est dire à quel point il faisait partie de la vie locale ! »

La trilogie berlinoise

Si Bowie savoure son relatif anonymat, il n’en oublie pas pour autant la musique. Il se passionne pour la scène électronique émergente. Sa découverte de l’album Autobahn de Kraftwerk sorti en 74, n’est pas étrangère à sa venue en Allemagne. Comme il devait le confier plus tard : « La prépondérance donnée aux instruments électro m’a convaincu que c’était un lieu sur lequel je devais me pencher ». Il apprécie également l’approche expérimentale du trio Neu! ou des Tangerine Dream dont il rencontre le fondateur Edgar Froese. Dès son arrivée à Berlin, Bowie, accompagné de Brian Eno et du producteur américain Tony Visconti, entre au Hansa Studio, au 38 Köthener Strasse, surnommé « Hansa by the Wall » pour sa proximité avec le Mur. C’est là qu’il enregistre les albums qui constitueront sa fameuse « trilogie berlinoise »  (Low, Heroes, Lodger), emblème d’une véritable renaissance musciale. D’autres artistes viendront par la suite y enregistrer dont Nina Hagen, Siouxsie and the Banshees, Depeche Mode ou encore U2 pour leur célèbre Achtung Baby en 1991.

 

« We can be heroes… »

Rien ne saurait mieux traduire le lien entre le natif de Brixton et la capitale allemande que sa chanson Heroes. L’idée lui en est venue un jour qu’il observait depuis la fenêtre du studio d’enregistrement Tony Visconti en train d’embrasser la choriste Antonia Maass, juste sous les miradors qui longeaient le mur. Ils deviendront à tout jamais ces « lovers, standing by the wall », protagonistes de ce qui pour le chanteur devenait « un acte héroïque ».
Plus tard, la chanson sera élevée au rang d’hymne par toute une génération. En juin 1987, lors de son « concert for Berlin », donné en plein air face au Reichstag et au ras du Mur, où des centaines d’Est-Berlinois se rassemblent pour l’écouter, Bowie lance :« Nous envoyons nos voeux à tous nos amis qui sont de l’autre côté du Mur ».
« J’y étais ! » s’exclame Hannes, venu en famille se recueillir au Hauptstrasse 155. « Cette chanson, c’est tout un chapitre de notre histoire, c’est notre hymne à la liberté ! ». On comprend ainsi toute l’émotion que sucite aujourd’hui la disparition de ce Berlinois d’adoption que Frank-Walter Steinemeier, Ministre allemand des Affaires étrangères, a salué sur Twitter : « Good-bye, David Bowie. You are now among Heroes. Thank you for helping to bring down the wall. »

Par Redaktion ParisBerlin le 12 janvier 2016