Par Hanna Gieffers et Marine Mugnier

 

Dans un café, sur une colline du centre d’Athènes, l’Allemand de 20 ans pose son regard vers l’Acropole et se confie. Beaucoup de ses amis ont fui la crise et étudient maintenant en Allemagne, en France ou en Angleterre. Alexander a décidé de rester vivre en Grèce. Ici, sa “Heimat”, comme il l’appelle, son pays de cœur. Une décision qu’il assume même si ce pays est en train de dépérir. Aujourd’hui, il ne fait pas bon être jeune et vivre en Grèce où le futur semble sans avenir. Presque la moitié des Grecs entre 15 et 24 ans sont sans emplois. Avant la crise, en 2008, ils n’étaient que 10%. “Beaucoup partent pour donner un sens à leur vie”, explique Alexander. Une grande partie des jeunes est attirée par l’Allemagne. Par rapport à 2011, presque quatre fois plus d’étudiants ont postulé à une bourse d’étude qui permet l’inscription à un programme d’échange académique du DAAD. Les jeunes se font donc de plus en plus rares dans les rues du pays.
Il est midi, un groupe de visiteurs s’attarde sur l’Acropole. Alexander leur ressemble : il pourrait facilement être pris pour un touriste allemand.
Pourtant, il se sent ici chez lui. Probablement plus que beaucoup de jeunes Grecs dont la famille vit ici depuis des générations.

 

Rester malgré la crise

 

Alexander a grandi en Grèce en tant que fils d’immigré allemand. Il est parfaitement intégré à la vie athénienne, il y a ses amis mais aussi son professeur de violoncelle et son groupe de joueurs d’échecs. Quand il parle grec, son langage est plus précis et naturel que quand il utilise la langue de Goethe. Depuis un an, le jeune homme étudie le graphisme et le design à l’université technique d’Athènes. Il ne s’imagine pas partir étudier dans le pays de ses parents. “Je connais Heidelberg uniquement dans un contexte de vacances”, raconte-t-il. Malgré les difficultés quotidiennes, il préfère rester vivre ici. Alexander vit avec ses parents et eux aussi sont victimes de la crise. Il travaillent en tant qu’archéologues et ont déménagé ici en 1988 pour étudier les ruines grecques. Comme beaucoup de travailleurs du pays, ils gagnent de moins en moins d’argent. L’État à d’autres priorités que de financer les fouilles : la corruption, des caisses vides et un chômage élevé accaparent son attention. Un Grec sur quatre est sans emploi et l’État frôle la banqueroute.

 

Émigration des cerveaux

 

Alexander croise la crise au quotidien. À l’université par exemple. “L’état de l’équipement est de pire en pire”, raconte-t-il. Certains établissements laissent le chauffage éteint en plein hiver. Dans d’autres, les photocopieurs ne fonctionnent plus depuis longtemps. Mais le matériel n’est pas le seul à souffrir du contexte économique. Les professeurs d’Alexander conseillent aux élèves de partir chercher un travail à l’étranger. Une formation dans les meilleures universités du pays ne garantit plus un emploi maintenant. “Un homme politique a comparé l’émigration des cerveaux grecs à la vente d’article d’exportation à succès”, soupire-t-il. Le jeune homme tente d’énumérer les raisons de ce marasme. Il y a d’abord la longue oscillation entre deux partis aux pouvoirs, une mauvaise gestion de l’économie et enfin le népotisme. Par exemple, la politique de l’ancien ministre des Finances, Giorgos Papakonstantinou, n’a pas été des plus honnête : il a été jusqu’à rayer les noms de sa famille qui apparaissaient dans des documents sensibles. Syriza et la “coalition de la gauche radicale” portent le nom d’un nouveau départ et en défendent l’idée. Est-ce possible? Alexander est sceptique. Un changement est nécessaire pour éviter la catastrophe. Beaucoup d’étu- diants encore à l’université s’engagent en politique et s’inscrivent dans des partis. Pour l’Allemand, leurs moti- vations sont évidentes : “Ils espèrent connaître plus tard une vie professionnelle plus avantageuse.” Les médias participent aussi à cette débâcle. Quand il ouvre un quotidien allemand ou grec, Alexander s’étonne de la manière dont est traitée l’information. “Les journaux ont intensifié la crise”, explique-t-il. Il ne supporte plus d’entendre ou de lire les clichés qu’ils propagent. Les médias grecs décrivent la chancelière Angela Merkel comme portant un brassard flanqué d’une croix gam- mée, et le journal allemand Bild titre : “Non, pas de mil- liards supplémentaires pour les Grecs trop gourmands.” Alexander essaye de ne pas se laisser influencer car selon lui les deux camps ont fait des erreurs. Pour lui, la crise profite surtout à l’extrême droite. Lors des élections de janvier dernier, le parti Aube Dorée s’est installé au parlement grec. “Ses membres utilisent des méthodes proches de celles des Nazis du Troisième Reich”, s’insurge Alexander. Même s’il n’en connaît pas personnellement, il sait que beaucoup d’électeurs ont cru que ce parti s’occuperait plus des citoyens. Ses membres vitupèrent contre l’immigration illégale. L’Allemand a peur pour la réputation de la Grèce: “Ce pays vit de l’échange des hommes.”

 

“Un citoyen de seconde zone”

 

Il connaît aussi les limites de l’Union européenne. “Il nous manque le sens de la communauté”, précise-t-il. Depuis des années, il joue aux échecs à un niveau élevé. Il devait même représenter la Grèce lors d’une compétition mais il n’a pas pu car il n’a pas la nationalité grecque. “Dans l’Union euro- péenne, nous devrions être considérés comme citoyens européens”, dit-il, avant d’ajouter: “Ici, je suis un citoyen de seconde zone.” Alexander et ses amis grecs encore présents, parlent souvent de ce qu’il se passe ici. Ils se retrouvent dans les bars du centre ville d’Athènes et essayent de profiter du quotidien malgré cette crise. Parfois ses camarades le taquinent. “De temps en temps, ils me font des remarques”, confie t-il. Quand son nouvel Iphone 5 vibre, ils plaisantent : “Évidement! C’est l’Allemand qui a le téléphone le plus récent!” Alexander hausse des épaules. Alexander n’a pourtant pas peur pour son avenir. Il pense au futur et le mot Grexit lui revient en tête : “Ca serait catastrophique pour le pays.” Si la Grèce doit quitter l’Union européenne, il craint le retour au Drachme (l’ancienne monnaie du pays) mais aussi une guerre civile : “Les Grecs se liguent facilement les uns contre les autres au lieu de mutualiser leurs forces.” Lucide, il explique : “La Grèce doit être radicalement restructurée, c’est le seul moyen pour sortir de la crise.” Il se lève et quitte le café pour aller à la rencontre d’un de ses cousins. Un Allemand venu travailler à Athènes quelques mois. Ensemble, ils vont visiter ce qu’il reste de l’Agora athénienne. Alexander aime ces ruines. Il préfère pourtant se tourner vers l’avenir et aider à la reconstruction de son pays.

Par Redaktion ParisBerlin le 1 septembre 2015